Même à Madagascar, les esprits sont marqués par la récente victoire des démocrates aux élections de mi-mandat aux États-Unis. Les victoires politiques obtenues plus ou moins à la loyale ont toujours quelque chose de fascinant. Il en est ainsi des élections qui arrivent à renverser le rapport de force dans un pays, ou des leaders qui parviennent à conquérir un parti politique alors que tout indiquait une mission difficile, voire impossible.
On pourrait également mentionner (entre autres) la remontada de Jacques Chirac face à Édouard Balladur pourtant donné favori par les sondages à l’élection présidentielle française de 1995, la victoire de François Hollande face à Nicolas Sarkozy à celle de 2012, le succès d’Emmanuel Macron sans s’appuyer sur un parti politique existant en 2017 ou la façon dont Donald Trump a conquis le parti républicain puis la Maison Blanche en 2016, sans oublier les alternances sénégalaises. Rappelons les victoires d’Abdoulaye Wade sur Abdou Diouf, de Macky Sall sur Abdoulaye Wade, et de Bassirou Faye sur le candidat d’État Amadou Ba. Nous citons ces divers noms pour leur succès dans la conquête du pouvoir par la voie électorale, sans que cela ne soit une validation de leur programme politique.
Alternances démocratiques
Ces anecdotes sont admirables car elles montrent comment une victoire est possible en utilisant le débat d’idées et les règles électorales dans un parti ou dans un pays. Elles montrent également le grand écart avec les pays où les structures et les institutions sont capturées et instrumentalisées pour servir des intérêts de clans, captures souvent menées par des leaders affirmant pourtant œuvrer pour la démocratie, le développement et la bonne gouvernance.
Nous avons cité plus haut trois exemples sénégalais, pris parmi de nombreuses alternances électorales en Afrique, pour montrer que le respect des principes démocratiques n’est pas réservé aux pays développés ou aux nations occidentales [1]. Malheureusement, de nombreuses pratiques exotiques semblent cautionner les points de vue qui mettent en doute la capacité des pays africains à mettre en œuvre la démocratie. Ce n’est pas à coups de beaux discours et de conférences nationale que la démocratisation se fera, mais par une refondation des mentalités. Celles qui, pour l’heure, favorisent les coups d’État, les détournements de deniers publics, l’impunité dans les actes de corruption et l’incompétence, et la posture de ceux qui considèrent que le fait d’être au pouvoir leur donne l’autorisation de s’estimer sans limites, et par conséquent, intouchables. Rappelons une vérité toujours d’actualité exprimée par un titre d’un éditorial datant de 2009 : « Il faut des démocrates pour bâtir une démocratie ». De plus, contrairement à ce que pensent ceux qui tentent de vendre le concept fumeux d’une « démocratie à la malgache » avec une version tropicalisée de ses valeurs universelles, rappelons que la démocratie se caractérise par des principes et se mesure par des indicateurs mondialement reconnus.
L’actualité américaine a été au cœur de l’actualité depuis deux ans. Toutefois, lors des élections de mi-mandat que ce pays vient de vivre, les États-Unis ont démontré que malgré les défis qui mettent la démocratie à l’épreuve, la solidité de certaines valeurs est en mesure d’assurer la stabilité de celle-ci : la solidité des institutions, la croyance que l’alternance est possible, et la fiabilité du système électoral. Il reste encore à savoir ce que cette défaite du parti Républicain va réellement changer. Avec deux questions subsidiaires : primo, est-ce que la mauvaise humeur des vaincus ne va pas se traduire en poussée de comportements antidémocratiques ; et secundo, est-ce que les démocrates sauront transformer l’essai lors de la présidentielle dans deux ans ? En effet, il y a des exemples de camps présidentiels ayant eu des revers aux élections de mi-mandat, mais qui ont ensuite réussi à faire réélire le chef d’État en perte de vitesse deux ans auparavant : Truman, Eisenhower, Reagan, Clinton et Obama.
« Revin-gadra »…
Quelle comparaison possible avec le cas Madagascar, diront les pessimistes ? La démonstration qu’entre le rêve américain et ce qu’on est en droit de qualifier de cauchemar malagasy, les frontières sont parfois plus poreuses qu’on aurait pu le croire. Qui aurait pu imaginer il y a quelques années que les craintes de violences ou d’insurrection post-électorales pourraient être un sujet aux États-Unis ? Que la corruption y devienne un thème important de campagne électorale ? Les cas de la Hongrie et de la Serbie constituent d’autres démonstrations que le pire n’est jamais certain : même lorsque d’importantes puissances économiques viennent appuyer un pouvoir politique autoritaire, une refondation par la voie des urnes reste réalisable lorsque demeurent suffisamment ancrées au sein des populations la volonté de changement et la croyance que l’alternance est possible. Ce dernier point est majeur : non seulement il permet la résilience et la patience que nécessite le respect du cycle électoral, mais il pousse les états-majors politiques à mettre en place des stratégies visant une victoire électorale par la force des arguments, et non par l’argument de la force.
À l’heure où à la tête de Madagascar se trouve un Conseil présidentiel aux allures de junte militaire, et où le mot « amiral » évoque un chef d’État autoritaire parvenu au sommet à l’issue d’une période très troublée, il y a quelque chose de fascinant à voir une ex-amirale revenir de nulle part en jouant uniquement le jeu de la démocratie. Nancy Lacore, ancienne cheffe d’état-major des forces navales américaines en Europe et en Afrique, qui avait été victime d’une des purges menées sans explications par le secrétaire à la défense Pete Hegseth en 2025, vient d’être élue à la Chambre des Représentants pour le compte de la Caroline du Sud, à l’issue d’un scrutin serré.
Nancy Lacore, pilote d’hélicoptère de formation, mère de six enfants, avait en partie axé sa campagne sur son souhait de dépolitiser la politique de sécurité nationale. Un thème qui a porté, y compris au sein des cercles conservateurs, où demeure un certain attachement à la neutralité des armées, alors qu’une allégeance explicite à la politique de Donald Trump avait été imposée à tout le personnel du Pentagone depuis 2025. Voilà peut-être un bon sujet de réflexion pour les élèves et anciens de l’académie militaire d’Antsirabe, dont certains se rêvent en Sankara local, avec en plus le risque que le modèle de prise de pouvoir par le biais du Capsat ne devienne pérenne.
Notes
[1] Nous aurions notamment pu citer d’autres exemples d’alternance démocratique survenus au Kenya, au Lesotho ou en Zambie.





