Olympe Bhêly-Quenum, le baobab béninois de la littérature africaine, dont le centenaire a été célébré le 20 septembre 2026, a pratiquement passé toute sa vie en France. « Je suis venu en France très jeune, en 1948, pour y poursuivre mes études ; j'y suis resté pour enseigner le latin et le grec dans les lycées. Par la suite, je fus attiré par le journalisme » m’avait-il confié, il y a une quarantaine d’années, lors d’un entretien à Paris, dans son bureau, au siège de l’Unesco. J'ai eu l’occasion de rencontrer Olympe Bhêly-Quenum trois fois et de m’entretenir avec lui à deux reprises. Les deux premières fois à Paris en 1982 et 1985, la troisième à Dakar en 1986. J’en ai été marqué par l’inaltérable attachement du patriarche à ses racines béninoises - et africaines.
En 1982, à Paris :« Je retourne souvent chez moi »
En 1982, je faisais partie d'un groupe d'une quarantaine de journalistes africains en fin de formation dans deux écoles supérieures panafricaines : le Cesti (Centre d'études des sciences et techniques de l’information) de l’Université de Dakar et de l’Esijy (École supérieure internationale de Journalisme de Yaoundé). Notre formation nous avait conduits au Canada et en France pour un stage post-cursus d'immersion dans des médias de ces pays, en partenariat avec le Programme (canadien) de Formation des Communicateurs africains et le Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes de Paris. Ce stage nous a donné l'occasion de produire des articles en situation réelle aussi bien au Canada qu'en France, sur des sujets qui nous intéressaient.
Depuis la France, « parler des problèmes africains en tant qu'Africain »
C'est donc dans ce cadre que j'ai eu mon premier entretien avec Olympe Bhêly-Quenum, à Paris, au siège de l’Unesco - ainsi qu’avec l’écrivain mauricien Edouard Maunick qui lui aussi y travaillait. L’angle que j’avais choisi, ce n’était pas tellement le contenu de sa vaste production romanesque qui compte des classiques comme Un piège sans fin, Le chant du Lac mais aussi des titres emblématiques comme L’Initié et Les appels du Vodou. J’ai plutôt interrogé Olympe Bhêly-Quenum sur son vécu et demandé son témoignage sur un complexe de questions :
Olympe Bhêly Quenum, à gauche, aujourd'hui centenaire, en entretien avec Lucien Houédanou en 1986.
Pourquoi des écrivains africains vivent-ils en France ou prennent-ils les chemins d’exil – pour reprendre le titre d’un roman de Ferdinand Oyono ? Leur travail en est-il facilité ? Peuvent-ils encore prétendre être en phase avec leur terre d'origine ? Ces écrivains en exil doivent-ils être considérés comme des déserteurs ou des ambassadeurs ?
À l’époque, les carnets d'adresses de deux amis, l’éditeur Paul Dakeyo et l’universitaire Bernard Mouralis - qui avait dirigé mon mémoire de maîtrise en Lettres modernes - m’avaient permis d'interviewer une demi-douzaine d'écrivains, en binôme avec mon regretté confrère Abdourahmane Camara du Sénégal. Il s'agit de : Olympe Bhêly-Quenum du Bénin ; Paul Dakeyo du Cameroun, Édouard Maunick de l’Île Maurice ; Yves Emmanuel Dogbé du Togo ; Mukala Kadima Nzuji de la République démocratique du Congo et Jean-Marie Adiaffi de la Côte d'Ivoire qui n’était pas véritablement en exil mais en séjour volontaire de plusieurs mois en France, à l’époque.
Leurs propos ont été publiés dans notre magazine de stage édité par le CFPJ. Je les ai proposés ensuite à mon confrère feu Noël Ebony qui les a fait paraître dans le magazine panafricain Africa, de Dakar, dont il était le rédacteur en chef.
Les réponses d’Olympe Bhêly Quenum à la question de l’exil des écrivains africains insistent sur les liens solides que lui-même a gardés avec le Bénin, à travers des contacts et des séjours réguliers qui lui permettent, quoique à distance, de ne pas produire une littérature hors-sol. « Je retourne souvent chez moi » précise l'écrivain résidant depuis près de 80 ans maintenant en France. « Mon établissement à Paris n'altère en rien le but que je me suis fixé : parler des problèmes africains en tant qu'Africain », martelait Olympe Bhêly-Quenum dans ses propos reproduits ci-dessous.
En 1985, encore à Paris « Je ne conçois pas d’écriture qui soit déconnectée de la réalité sociologique du pays dont l’écrivain est originaire »
J'ai également eu l’occasion d'entendre Olympe Bhêly-Quenum à l'occasion de débats très animés, organisés à Paris, en octobre 1985, par la revue Notre Librairie sur la question des littératures nationales en Afrique. J'y avais consacré quelques articles dans l’hebdomadaire Afrique nouvelle dont j'étais membre de la rédaction, à Dakar. Dans l’un deux, des propos de l’auteur du Chant du Lac y sont rapportés ainsi : « Je ne conçois pas d’écriture qui soit déconnectée de la réalité sociologique du pays dont l’écrivain est originaire ».
Olympe Bhêly-Quenum avait relevé que, dans sa réception des souvenirs d’enfance de Wole Soyinka, Aké, la critique française tout entière était passée à côté de certains aspects essentiels que seul peut appréhender quelqu’un qui a vécu les mêmes réalités culturelles, voire qui parle la même langue que l’écrivain.
En 1986, à Dakar
Par la suite, de passage dans la capitale sénégalaise, l’éminent écrivain m’a fait l'honneur de m'inviter à le rencontrer pour me remettre un texte argumentant son point de vue, à publier dans Afrique nouvelle. Un détail de la photo de notre rencontre (en illustration) me permet de la situer en 1986 et est indicatif du contexte : Olympe Bhêly-Quenum tient en main l'ouvrage Littératures nationales d’écriture française : Afrique noire, Caraïbes, Océan Indien, de Gérard Clavreuil et Alain Rouch. En 1986, le lancement de cet ouvrage, par les éditions Bordas, à l’occasion de la Foire internationale du livre de Dakar, avait suscité de fortes controverses sur l’opportunité de présenter ou d'étudier les littératures africaines sous l’angle des nationalités attachées aux États actuels. Mon prochain livre, intitulé
Identités, Nations et Littératures africaines, dont la parution est programmée pour mai 2027, est en partie consacré à ces débats.
En substance, Olympe Bhêly-Quenum est de ceux qui estiment que l’africanité littéraire ne se réduit pas au territoire géographique contingent de résidence. Sa force réside dans la volonté et la capacité, pour l’écrivain africain, de traduire les mythes, traditions et réalités des terroirs et pays africains. De Un piège sans fin à C’était à Tigony, en passant par L’Initié et Les appels du Vodou, toute l’œuvre du patriarche témoigne de son attachement à la culture et aux réalités de sa terre d’origine, le Bénin - et l’Afrique. Qu’il continue de vivre en bonne santé !

Lucien Houédanou
Journaliste sénior, critique littéraire
ARCHIVES DE 1982
Chemins d’exil
Pourquoi des écrivains africains vivent-ils en France ? Leur travail en est-il facilité ? Peuvent-ils encore prétendre être en phase avec leur terre d'origine ? J’ai recueilli à Paris, les points de vue de six d'entre eux, parmi les plus connus.
Olympe Bhêly-Quenum ( Bénin)
« Je retourne souvent chez moi »
« Je suis venu en France très jeune, en 1948, pour y poursuivre mes études ; j'y suis resté pour enseigner le latin et le grec dans les lycées.
« Par la suite, je fus attiré par le journalisme. Une fois les diplômes obtenus dans ce domaine, j'ai créé un journal bilingue, avec ma femme, par mes propres moyens. Une tentative qui se solda par un échec financier, à la suite de la guerre de sécession du Biafra, en 1970. C'est la prise de position du journal qui nous valut cette faillite. Les entreprises françaises, soutenant les sécessionnistes, nous refusaient cette publicité qui nourrit tout organe de presse.
« Par la suite, je reçus du gouvernement alors en place dans mon pays, la proposition d'occuper un poste dans son corps diplomatique ; j'ai refusé cette offre car je voulais être libre pour écrire.
« Parler des problèmes africains en tant qu'Africain »
« Mais un Africain qui écrit a beaucoup de difficultés à se faire éditer par les maisons françaises. En plus, il doit affronter l'ostracisme des mass-médias de ce pays. Cette presse nous ignore complètement. Or, nous aussi, nous faisons vivre le français, en parlant et en écrivant dans cette langue. D'ailleurs, Alioune Diop, à travers la revue Présence africaine, s'est battu jusqu'à sa mort contre cette injustice. Et je crois, qu'aujourd'hui, la meilleure solution est que nous arrivions à écrire dans nos langues africaines, ce qui nous éviterait cette frustration.
« Je trouve qu'il est néanmoins avantageux, pour moi, de résider à Paris car j'y rencontre beaucoup de gens avec qui je peux discuter et échanger des idées.
« Pour en arriver à mes œuvres romanesques, jamais, je n'ai écrit un livre où les acteurs principaux soient des Blancs. Cela pour vous montrer que mon établissement à Paris n'altère en rien le but que je me suis fixé : parler des problèmes africains en tant qu'Africain. Et ce n'est qu'en ce moment que je me sens à l'aise.
« Pour qui j'écris ? Pour ceux qui veulent lire et comprendre la littérature africaine écrite par des écrivains africains. Car il y a une dimension intérieure à ce continent que l'écrivain européen ne peut pas aborder. Pour parler de cette dimension-là, l'écrivain ne peut pas être coupé de ses réalités. Personnellement, je retourne souvent chez moi. Tout dernièrement, je suis allé au Bénin pour vérifier la véracité des réalités décrites dans un roman que je suis en train de terminer. »
Entretien réalisé par Lucien Houédanou et Abdourahmane Camara, en 1982, à Paris





