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La saga des Libanais de Côte d’Ivoire. Je t’aime… moi non plus (3/3)

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Mosquée libanaise de Marcory (photo Venance Konan).

Dans cette série en trois épisodes, notre collaborateur Venance Konan nous propose la saga des Libanais de Côte d’Ivoire, une diaspora aujourd’hui estimée entre 80 000 et 100 000 personnes. Ce troisième et dernier épisode voit dans les campagnes épisodiques contre les Libanais de Côte d’Ivoire la recherche facile de boucs émissaires.

Depuis quelque temps, de violentes attaques sont lancées contre la communauté libanaise de Côte d’Ivoire sur les réseaux sociaux. On les accuse pêle-mêle, de s’être accaparé toute l’économie ivoirienne, d’être corrompus, racistes, de vivre repliés sur eux sans se mélanger aux Ivoiriens, de ne respecter aucune règle et de faire tout ce qu’ils veulent, de se livrer à toutes sortes d’activités illicites telles que le trafic de drogue ou d’êtres humains, le blanchiment d’argent, etc. Le quartier de Marcory Résidentiel, où vit une grande partie de la communauté libanaise d’Abidjan et que l’on a appelé « Little Beyrouth », est toujours cité en exemple de ce communautarisme des Libanais. Et, à l’appui de ces accusations, circulent régulièrement des vidéos montrant des femmes africaines maltraitées dans des pays du Moyen-Orient que l’on présente comme étant le Liban.

Ces attaques ne sont pas nouvelles. Elles ressortent périodiquement, depuis au moins trente ans, chaque fois qu’une affaire ou un scandale impliquant un Libanais éclate.

À tous ces griefs, les Libanais avec qui nous discutons répondent invariablement que dans toute communauté, il existe des brebis galeuses. Et ces brebis galeuses, ils les situent parmi leurs compatriotes venus du Liban à la suite des différentes guerres qu’a connues leur pays. Écoutons l’un d’eux : « les premiers Libanais qui sont arrivés au début du siècle dernier et ceux qui sont nés ici se sont intégrés à leurs hôtes ivoiriens, au point que la plupart d’entre eux parlent les langues des régions où ils se sont installés, ont épousé des femmes ivoiriennes, sont enterrés ici, etc. Leurs enfants ont fréquenté les mêmes écoles que les Ivoiriens et vivent avec eux en parfaite harmonie. Ceux-là ne peuvent pas se comporter d’une certaine façon car ils se considèrent comme ivoiriens. Par contre, ceux qui sont venus après la guerre de 1975 avaient une tout autre mentalité. Certains d’entre eux avaient participé activement à la guerre et ont rejoint la Côte d’Ivoire pour gagner rapidement beaucoup d’argent et s’en aller vivre ailleurs, en Europe ou en Amérique. Quand un pays est en guerre, il n’y a plus de lois, plus de règles. Par exemple, ce n’est que très récemment que des feux tricolores ont été installés dans la ville de Beyrouth. Aussi, lorsqu’ils arrivent ici, ils croient qu’ils peuvent faire n’importe quoi, sans savoir qu’ils salissent toute la communauté. Il en est ainsi pour toutes les vagues de Libanais venus ici après toutes guerres et grandes crises au Liban. »

Les Libanais sont comme tout le monde

Joseph Khoury, le président de la Chambre de commerce et d’industrie libanaise en Côte d’Ivoire (CCILCI) contextualise ces récits : « l’accusation selon laquelle les Libanais vivent entre eux est vraie, mais elle est le propre de toutes les communautés humaines qui se retrouvent en minorité quelque part. Même au Liban, il y a des quartiers chrétiens, musulmans ou autres. Là-bas aussi, les mariages inter-religieux ou entre une femme libanaise et quelqu’un d’une autre nationalité sont très rares. C’est la mentalité de bon nombre de Libanais ou d’Arabes. En Côte d’Ivoire, il y a bien des personnes qui refusent que leur fille épouse quelqu’un d’une autre religion ou ethnie, et des quartiers appelés Baoulékro, où vivent majoritairement des Baoulés, et Dioulakro, où vivent aussi en majorité des Dioulas. Il y a bien des Chinatown à Paris et dans toutes les grandes villes du monde !»

Joseph Khoury.

Cependant, le président de la CCILCI admet que sa communauté est bien moins intégrée que celle d’Amérique du Sud, où des citoyens d’origine libanaise jouent d’importants rôles politiques, certains étant même devenus présidents de la République. En Côte d’Ivoire, on n’a jamais vu un Ivoirien d’origine libanaise député ou maire d’une commune. Quelques-uns sont conseillers municipaux, et seuls quelques métis sont devenus maires ou députés. Mais n’est-ce pas parce qu’en Amérique latine, à l’exception des Amérindiens, tout le reste de la population est immigrée ?

Nabil Ajami, un Libanais né en Côte d’Ivoire tout comme son père avant lui en 1941, a récemment publié un essai intitulé Les Libanais en Côte d’Ivoire, entre fantasmes et réalités, dans lequel il répond à tous ces reproches. Concernant la fortune des Libanais, il écrit que « pour ceux qui ont beaucoup d’argent, leurs fortunes sont très souvent le fruit de quarante à cinquante ans de dur labeur. Toutes les grandes fortunes industrielles, immobilières, commerciales, résultent d’efforts acharnés, souvent sur plusieurs générations. »

Boucs émissaires

À la question sur la corruption supposée des Libanais, laissons la parole à Joseph Khoury : « tout dépend de la gouvernance de chaque pays. Il y a plus de Libanais au Canada qu’en Côte d’Ivoire. Mais on ne parle pas de la corruption des Libanais au Canada. Simplement parce qu’il est difficile de s’y livrer à la corruption sans être sanctionné. Là où la corruption existe, c’est parce qu’il y a des corrompus et que l’État ne sanctionne pas comme il faut. Qui, en Côte d’Ivoire, qu’il soit Libanais, Ivoirien ou de n’importe quelle nationalité n’a jamais cherché à graisser la patte à un douanier, un agent des impôts, ou un magistrat ? Depuis que le président Ouattara est arrivé et qu’il a pris des
mesures contre la corruption, on parle de moins en moins en moins de la corruption libanaise. »

À tous ces problèmes, il faut ajouter l’exportation, si l’on peut dire, des conflits qui minent le pays du cèdre. Si la communauté libanaise n’en est pas encore arrivée à s’affronter entre confessions religieuses, ses problèmes internes impactent leur pays hôte. Ainsi, la Côte d’Ivoire est-elle mise sous surveillance par les Américains qui soupçonnent une partie des Libanais de financer le Hezbollah. Un imam de la mosquée libanaise de Marcory fut expulsé de Côte d’Ivoire il y a une dizaine d’années à la demande des Américains. Pour Nabil Zorkot, un photographe libanais auteur de plusieurs livres sur la Côte d’Ivoire, les gens font l’amalgame entre l’aide aux populations du Sud-Liban impactées par les attaques israéliennes et le financement du Hezbollah. « La grande majorité des Libanais de Côte d’Ivoire viennent du sud du pays qui est le plus touché par les guerres avec Israël. N’est-ce pas normal qu’ils viennent en aide à leurs parents restés au pays qui ont tout perdu ? Cela n’a aucun rapport avec le Hezbollah. »

De nombreux efforts sont faits de part et d’autre pour cultiver le vivre-ensemble entre Ivoiriens et Libanais. Ainsi, en juillet 2013, le quotidien gouvernemental Fraternité Matin que dirigeait l’auteur de ces lignes avait organisé un forum sur le thème « Libanais et Ivoiriens, entre mythes et réalités », au cours duquel toutes ces accusations furent évoquées, afin d’apaiser les tensions entre les Ivoiriens et les Libanais, que certains considèrent comme la 61e ethnie de Côte d’Ivoire. En mai 2016, la ville de Zrérieh, dans le sud du Liban, inaugura une artère baptisée « avenue d’Abidjan », en présence de l’ambassadeur de Côte d’Ivoire au Liban, du maire de la commune de Marcory et de l’auteur de ces lignes. Régulièrement la communauté libanaise organise des dons de sang et d’autres actions sociales en faveur de ses frères Ivoiriens. La vérité est que, sans nier la véracité de toutes les accusations portées contre la communauté libanaise, cette dernière sert de bouc émissaire à de nombreux Ivoiriens.

Venance Konan et l’Ambassadeur de Côte d’Ivoire au Liban à l’inauguration de l’avenue d’Abidjan à Zrerieh, au sud Liban, en 2016.

Un peu partout dans le monde, lorsque la situation devient difficile, on cherche un coupable à qui en attribuer la responsabilité. Et les Libanais, avec leur réussite économique souvent insolente, ainsi que le fait qu’ils viennent d’ailleurs, vivent en communauté et ont des mœurs différentes de celles des populations autochtones, se présentent comme les boucs émissaires parfaits.

Aujourd’hui, un vent de xénophobie souffle sur une bonne partie du monde, et la Côte d’ivoire semble ne pas y échapper. Sa cible privilégiée est les Libanais que les Ivoiriens connaissent bien, pour vivre avec eux depuis très longtemps. Jalousie ? Envie ? Sans doute. Reste qu’il est aujourd’hui impossible d’envisager une Côte d’Ivoire sans sa « 61e ethnie » ; d’abord parce qu’elle fait partie de son histoire, mais surtout en raison de son rôle dans le développement du pays. Les Libanais sont probablement les premiers employeurs du pays, et à vrai dire, sans eux, il n’y aurait pas d’industrie ou de grande distribution en Côte d’Ivoire. Les Ivoiriens gagneraient à regarder leurs qualités, telles que leur ardeur au travail ou leur sens de la solidarité, par exemple, plutôt que leurs défauts.

Venance Konan

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