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La saga des Libanais de Côte d’Ivoire. Les pionniers (1/3)

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Dans cette série en trois épisodes, notre collaborateur Venance Konan nous propose la saga des Libanais de Côte d’Ivoire, une diaspora aujourd’hui estimée entre 80 000 et 100 000 personnes. Ce premier épisode raconte les pionniers, arrivés au début du XXe siècle via Marseille.


Salma Kojok est une écrivaine libanaise, née en Côte d’Ivoire en 1971, mais elle vit aujourd’hui entre le Liban et la France. Elle a publié en 2015 un roman intitulé La Maison d’Afrique (Editions alfAbarre). Hassan Hyjazi, est, lui aussi, Libanais, mais né à Conakry en Guinée, en 1959. Il est arrivé en Côte d’Ivoire avec sa famille en 1964 et est aujourd’hui un homme d’affaires prospère. Il s’est aussi piqué de littérature et a écrit plusieurs livres dont Le Rendez-vous de Bassam (Editions Profoto), en 2004. Les livres de Salma Kojok et de Hassan Hyjazi parlent du même sujet :la migration des Libanais, depuis le sud du pays du cèdre, vers l’Afrique et singulièrement la Côte d’Ivoire.

Dans les deux livres, un pauvre paysan du sud du Liban décide, au début du siècle dernier, de quitter son pays à la recherche d’une vie meilleure, à son corps défendant. L’arrachement à la terre des ancêtres est toujours douloureux. Mais le choix était mince et le rêve exaltant. Ce rêve, c’était les Amériques.

À la fin du XIXe siècle, le Liban est toujours sous domination ottomane. Des tensions confessionnelles apparaissent dans la région du Mont-Liban et les premiers départs s’opèrent. Essentiellement vers les Amériques, du nord et du sud, et surtout de Libanais chrétiens maronites. Le Liban, ne l’oublions pas, est morcelé entre plusieurs confessions religieuses.

Mettre en valeur les colonies françaises

Puis, au début du XXe siècle, les Libanais chiites du sud, poussés par la misère, prennent eux aussi le chemin de l’exil. Comme leurs compatriotes chrétiens maronites, ils veulent aller en Amérique. Ils prennent donc le bateau qui les fait transiter par la France, précisément à Marseille. Il faut dire que depuis 1920, le Liban est placé sous administration française par un mandat de la Société des Nations (SDN), l’ancêtre de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Le régime s’apparente à un protectorat. Mais la France possède des colonies en Afrique de l’Ouest qu’elle souhaite mettre en valeur. Et elle a besoin des compétences de ces Levantins qu’elle connait bien, descendants des Phéniciens, réputés excellents commerçants et gros travailleurs. Alors, elle les piège, en quelque sorte. À Marseille, le visa pour les États Unis leur est refusé et on leur propose d’aller soit à Dakar, la capitale de l’Afrique occidentale française (AOF), où on leur fait miroiter de belles perspectives, soit de rentrer chez eux au Liban.

Le retour au pays est impossible pour tous ces hommes qui ont décidé de fuir la misère de leur pays. Retourner chez eux sans avoir été jusqu’au bout de l’aventure les couvrirait de honte. Ils se laissent tenter et choisissent, lorsque cela ne leur est pas tout simplement imposé, l’aventure africaine. Ils débarquent donc à Dakar, dans un pays encore plus pauvre que le leur, et dont ils ignorent tout des mœurs. La France a besoin de ces commerçants dans l’âme pour vendre ses produits manufacturés au fin fond des pays qu’elle vient tout juste de « pacifier », et aussi pour acheter les produits de ces lointaines contrées destinées à la métropole.

Vivant comme les autochtones, qu’on appelait alors les « indigènes », les Libanais, dont la majorité parle à peine français, se mirent à la tâche, sillonnèrent d’abord le Sénégal, pour acheter, essentiellement, de l’arachide, et vendre tout ce qu’ils pouvaient. Ils s’installèrent dans les nouvelles villes créées dans la colonie et commencèrent à prospérer. Puis ils se mirent à aller encore plus loin que le Sénégal, dans les autres colonies françaises de la région qui formaient l’AOF. Il y avait, à côté du Sénégal, la Mauritanie, au Sahel, le Soudan français (actuel Mali), la Haute Volta (actuel Burkina Faso), le Niger, et sur la côte, la Guinée Conakry, la Côte d’Ivoire et le Dahomey (actuel Bénin).

Bois, café, cacao et kola

Les pays côtiers étaient nettement plus attrayants que ceux du Sahel. En Guinée il y avait surtout beaucoup de bois. Mais en Côte d’Ivoire il y avait, en plus du bois, du café, du cacao, de la kola. Bon nombre de Libanais migrèrent vers la Côte d’Ivoire après avoir transité par la Guinée et s’installèrent comme « acheteurs de produits ». Ils sillonnaient les campagnes pour acheter la kola, mais surtout le café et le cacao aux paysans, pour les revendre aux exportateurs qui étaient généralement des maisons de commerce européennes ou des multinationales. Ils ouvrirent partout des boutiques, des épiceries, des boulangeries, bref, ils vendaient tout ce dont les populations indigènes avaient besoin. Ces boutiques deviendront plus tard des supermarchés.

Les premiers Libanais qui commencèrent à prospérer firent venir frères, cousins, femmes et éventuellement enfants laissés au pays. Certains prirent des femmes « indigènes » et donnèrent naissance aux premiers enfants métis ivoiro-libanais. Si ces unions se faisaient généralement entre homme libanais et femme ivoirienne, il arriva quelques cas, très rares il faut le dire, où l’homme était ivoirien et la femme libanaise. Ce fut le cas de Georges Ouégnin, l’inamovible directeur du protocole des quatre premiers chefs d’État de Côte d’Ivoire, né dans les années trente d’un père ivoirien et d’une mère libanaise.

Ces Libanais vivaient au fin fond des campagnes, dans des villages reculés, souvent sans eau courante ni électricité, parlaient souvent les langues locales, et leurs enfants fréquentaient les mêmes écoles que les jeunes enfants ivoiriens. Ils accompagnèrent la colonisation du pays, participèrent à sa construction, et si, pour la plupart d’entre eux, ils se tinrent loin de la politique, quelques-uns soutinrent les mouvements d’émancipation qui conduisirent à l’indépendance du pays en 1960.

Comme le révèle le franco-libanais Robert Bourgi, né à Dakar dans les années 40 dans une famille libanaise, dans le livre-entretien signé avec Frédéric Lejeal (éditions Max Milo), la plupart des Libanais des colonies françaises d’Afrique étaient de fervents admirateurs du général de Gaulle. Et ils contribuèrent financièrement à son retour à la tête de la France en 1958. Toujours est-il qu’après l’indépendance, Houphouët-Boigny, le premier président de la Côte d’Ivoire nouvelle, ne leur fit pas la chasse. Bien au contraire, il les encouragea à rester, et même à faire venir d’autres Libanais, ce qui lui valut la profonde admiration de cette communauté. Et c’est ainsi qu’arrivèrent par la suite les seconde et troisième vagues de Libanais en Côte d’Ivoire, composées des descendants des premiers arrivés et de nouveaux venus.

 Venance Konan


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