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L’enquête du jeudi. Côte d'Ivoire. L’attiéké nourrit-il sa femme ?

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Des femmes préparant de l'attiéké à Abatta, Bingerville : un savoir-faire ancestral. (Photo : N. Kouassi)

Consommé par les Ivoiriens matin, midi, soir, l'attiéké s’est retrouvé au-delà des frontières ivoiriennes et sa renommée a conquis d’autres parties de l’Afrique et de l’Europe. Avec des femmes ébrié autour de Bingerville, de la production à la commercialisation, immersion dans le côté cuisine – et plus – des défis d’une filière en pleine mutation.

Surnommé “couscous ivoirien”, l’attiéké est un mets traditionnel ivoirien fait à base de semoule de manioc fermentée, granulée et cuite à la vapeur. C'est l’un des plats les plus populaires de Côte d'Ivoire, il est consommé par de nombreux Ivoiriens au petit-déjeuner, au déjeuner ou au dîner. Au fil du temps,

la production de l'attiéké, originaire du Sud de la Côte d'Ivoire, reste artisanale et repose sur les femmes. Il est préparé dans les villages et dans certains endroits de la capitale du pays, par des femmes organisées en une véritable chaîne de production.

Il est précisément 11 h, quand nous foulons le sol du village d’Abatta, situé dans la commune de Bingerville, le samedi 5 septembre 2026. Les rues sont peu animées. Nous nous dirigeons vers une grande cour, où plusieurs femmes s’activent à la préparation de l’attiéké sur de grands feux de charbon. Les murs de la concession, déjà en mauvais état, noircissent davantage avec la fumée qui s’échappe de ces feux.

Une fois l’attiéké retiré du feu, un groupe de femmes, assises dans un coin de la cour, le récupère et le met dans des sachets plastiques, tout en discutant en langue locale ébrié.

Un savoir-faire traditionnel complexe

La fabrication de cette denrée alimentaire repose sur un savoir-faire traditionnel complexe, comme nous l’explique Aké Gertrude, l’une des productrice d’attiéké d’Abatta .

« Lorsque nous récupérons le manioc, nous l'épluchons et le lavons pour le faire passer dans une broyeuse. Une fois la pâte obtenue, nous le mettons dans des sacs que nous faisons passer sous une autre machine pour en retirer l’eau ». Mais le travail ne s’arrête pas là, poursuit-elle. « Nous disposons de grands plateaux, sous forme de passoire, avec lesquels nous fabriquons les différents grains de l’attiéké (gros, moyen et fin). Une fois les grains détachés, on les sèche et on procède à la préparation sur les grands feu de charbon ou de gaz ».

Une activité lente et épuisante

Solange, assise à côté de Gertrude, ajoute : « Le travail est rapide si nous sommes nombreuses, mais quand tu n’as pas de filles pour t’aider, l’activité est lente et épuisante. »

Le manioc, matière première utilisée par ces productrices d'attiéké, provient souvent de Bonoua ou de Bassam, à bord de camionnettes bâchées. Ces femmes, qui n’ont pas suffisamment de moyens, s’associent pour prendre une bâchée de manioc qui revient à près de 350 000 F CFA avec le transport.

« Avec une bâchée, nous pouvons produire jusqu'à 4 sacs d’attiéké tous les deux jours », affirme Koutouan Jeannette, productrice d'attiéké dans le village d’Anan, situé dans la commune de Bingerville.

Les productrices dépendantes des commerçantes extérieures

Pour la vente de leur attiéké, ces femmes productrices sont entièrement dépendantes des commerçantes extérieures à leur village. « Nous faisons des boules d’attiéké de 500 F CFA que nous mettons dans des sacs qui coûtent 33 000 F CFA chacun. 30 000 F CFA nous reviennent et 3000 F CFA sont pour les revendeuses », explique Koutouan Jeannette. « J’ai des clientes qui m'appellent d’Adjamé et de Bingerville pour récupérer la marchandise », révèle-t-elle.

Mais une fois sur le marché les prix ne sont plus les mêmes, les boules d'attiéké de 500 F CFA passent à 700 F CFA voire 800 F CFA. Rosine, une jeune revendeuse nous explique : « Nous sommes obligés de le faire à ces prix pour espérer avoir notre bénéfice, parce que, souvent, le produit n’est pas de très bonne qualité et nous risquons de sortir perdantes ».

Le manioc de plus en plus rare et cher

En effet, l'attiéké frais a une teneur en humidité élevée, ce qui limite sa durée de conservation à moins d’une semaine sans réfrigération. Or le produit est exporté vers plusieurs pays d’Afrique et d'Europe. « Nous avons des commandes de Cotonou et des États-Unis à hauteur de 300 000 F CFA voire 500 000 F CFA. Et si la conservation n’est pas bien faite, la marchandise se perd », confie Rosine.

Malgré la forte demande sur les marchés, les producteurs rencontrent des difficultés notamment au niveau de la rareté du manioc et de son coût.

Des défis pour pérenniser la filière

Les saisons sèches prolongées durcissent les sols, ce qui rend l’extraction des tubercules difficile. Aussi, la pression foncière réduit les surfaces agricoles. Enfin, de nombreux agriculteurs délaissent la culture du manioc pour se tourner vers des cultures comme l’hévéa, le palmier à huile ou la noix de cajou jugées plus rentables et moins pénibles.

Les équipements semi-industriels (broyeuses motorisées) restent un privilège difficilement accessible pour les coopératives de femmes rurales. « Nous disposons d’une seule broyeuse, qui fait la navette entre le village d’ Adjamé - Bingerville et celui d’Anan. Nous n'avons pas suffisamment de moyens pour nous en procurer », soupire Koutouan Jeannette.

L’exposition prolongée à la fumée des foyers traditionnels provoque à la longue des problèmes de santé. Mais ce métier, c'est une coutume : impossible pour ces femmes de le délaisser. Elles n’envisagent pas d'aller travailler comme ouvrières dans les unités semi-industrielles de production d’attiéké qui ne proposent pas de salaires attractifs. Bien que le secteur ne soit plus rentable comme par le passé, elles continuent d’y croire.

Pour pérenniser cette filière, les défis résident dans l’utilisation de moyens de production mécanisés, l’amélioration des emballages pour la conservation et le désenclavement des zones de production.

Notons que l'attiéké est officiellement inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO. Il bénéficie également d'une labellisation officielle portée par le gouvernement ivoirien via l'OIPI l'Office ivoirien de la propriété intellectuelle. Cette certification garantit que le produit est issu du savoir-faire ancestral des peuples lagunaires de la Côte d'Ivoire.

Nathalie Kouassi


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