Le ciel était fermé, mais pas la frontière. Le photographe Pierre McCann et moi sommes passés par une petite douane, en ce 11 septembre 2001. Nous n’allions pas à New York, mais à Shanksville, en Pennsylvanie.
On a beau couvrir un « évènement international », celui-là n’était pas vraiment extérieur. Le sentiment confus qu’un monde venait de prendre fin nous habitait. Notre monde. Celui de la sécurité américaine. La Terre entière avait beau trembler sans cesse, la forteresse américaine était imprenable. Il y avait eu Pearl Harbor, mais c’était si loin dans le temps et l’espace…
C’est ce temps de l’année où l’on est surpris de voir la nuit arriver si vite. On ne veut pas y croire.
Sur cette route rurale de Pennsylvanie, une calèche amish est passée en sens inverse sur l’accotement. Je repense souvent à cette scène. Cet homme en vêtements de coton rude, hors des temps électriques et électroniques, tiré par un cheval comme au XVIIe siècle, en marge de la route comme de ce monde en convulsion vers lequel nous roulions.
C’est à Shanksville, une bourgade de 230 habitants, que le Boeing 757 de la United s’était écrasé dans un champ. Ce quatrième avion détourné par les terroristes kamikazes d’Al-Qaïda devait s’écraser sur le Capitole. Des hommes à bord, qui avaient pu parler au FBI, avaient compris ce qui se passait et avaient foncé dans la cabine de pilotage. Ils savaient qu’ils mourraient, mais au moins, ils éviteraient un plus grand désastre.
Une femme de Shanksville regardait les tours jumelles s’effondrer à la télé en se disant qu’au moins, au village, ces choses-là n’arriveraient pas… Et c’est là qu’un énorme boum a retenti. L’avion s’était écrasé dans le champ tout près.
« C’est la chose qui ne pouvait pas arriver, et elle est arrivée ici, en plein small town America », m’avait-elle dit. « Dieu a été bon, [l’avion] aurait pu tomber sur l’école… »
Cette chose « qui ne pouvait pas arriver » a changé radicalement la trajectoire de la politique américaine. De la guerre au terrorisme à celle d’Irak et même à celle d’Iran.
Plus profondément, cet évènement « impensable » est une meurtrissure qui dure encore. Pour ce pays « le plus puissant du monde », économiquement, militairement, cette spectaculaire vulnérabilité a été autant un deuil qu’une humiliation.
Depuis, même si les autorités prédisaient en 2001 une autre attaque majeure, probable « à 100 % », le terrorisme islamiste n’a pas récidivé à un niveau le moindrement comparable aux États-Unis.
Mais tous ont à l’esprit que l’invincibilité n’existe plus. Le Viêtnam leur avait enseigné que même la plus puissante armée ne peut gagner toutes les guerres. Le 11–Septembre montrait que le territoire des États-Unis n’était pas hors d’atteinte.
Aussi, quand j’entends les cris de ralliement politique « USA ! USA ! USA ! » scandés toujours plus fort, quand j’entends le secrétaire à la Défense se renommer « secrétaire à la Guerre » et commander des tests de testostérone… ce n’est pas l’assurance retrouvée que j’entends. C’est le doute. Un doute qu’on tente d’enterrer sous les hurlements patriotiques.
La violence et la haine du 11–Septembre ont suscité une riposte nécessaire. Elles ont aussi distillé une haine qui infecte encore la politique, et pas seulement aux États-Unis.
À côté de cette haine, il y a eu un incroyable mouvement de solidarité envers les États-Unis, qui s’est manifesté de toutes sortes de manières.
Mais nulle part de manière plus sympathique qu’à Gander, à Terre-Neuve.
Quand tous les vols en Amérique du Nord ont été annulés, des dizaines de vols américains se sont posés en urgence dans cette petite ville qui a longtemps été un lieu de ravitaillement pour les avions transatlantiques, et qui conservait donc de vastes pistes d’atterrissage.
Gander, 10 000 âmes, a accueilli d’un seul coup plus de 7000 passagers américains. Ils ont habité chez les gens, car évidemment, il était impossible de tous les loger à l’hôtel. Ils ont été accueillis comme s’ils étaient de la famille. On leur a organisé des spectacles de musique. On les a nourris. On a fait d’eux des amis.
Cela aurait pu se produire en Finlande ou au Sénégal. Mais il se trouve que ça s’est passé au Canada, et c’est devenu l’expression très concrète de l’amitié entre les peuples.
Cette histoire extraordinaire et infiniment simple est probablement mieux connue aux États-Unis. C’est l’idée que se font du Canada la plupart des Américains. Et comme par hasard, elle est rappelée ces jours-ci dans certains médias, au moment où Donald Trump dénonce la terrible injustice faite aux États-Unis par ce pays profiteur au nord…
C’est une ligne d’attaque qui ne prend pas, qui ne prendra jamais. Et pour beaucoup plus que ces 7000 personnes…
Yves Boisvert





