La Côte d’Ivoire s’est dotée depuis quelques années de l’un des meilleurs réseaux routiers d’Afrique subsaharienne. Notre collaborateur, le journaliste et écrivain Venance Konan, en a profité. Il partage avec nous sa balade dans le nord du pays. Première étape sur la route de Kong.
Le nord de la Côte d’Ivoire commence, en principe, après que l’on a dépassé le centre du pays. La ville de Bouaké, la seconde en termes de population, est connue comme la capitale du centre de la Côte d’Ivoire. Alors, disons donc que le nord de mon pays commence dès que j’ai dépassé Bouaké. En Côte d’Ivoire on dit généralement « le Grand Nord ». La première ville de ce Grand Nord est Katiola, située à 55 kilomètres de Bouaké. De nombreux gros camions encombrent la route mais celle-ci est excellente et assez rectiligne, ce qui permet de dépasser facilement ces véhicules et d’arriver à Katiola en moins de trente minutes.
L’église de Katiola (Photo Venance Konan).
C’est une ville moyenne, assez moderne et grouillante de monde, et la grande voie qui la traverse est à double circulation. Sur le plan architectural, on peut admirer l’hôtel Hambol construit à la fin des années 70, à l’occasion de la fête de l’Indépendance qui fut célébrée dans la ville en 1979. Au temps de Félix Houphouët-Boigny, le premier président de la Côte d’Ivoire, l’anniversaire de la date de l’Indépendance, qui est la fête nationale, était célébré tous les deux ans dans une nouvelle localité du pays. Et c’était l’occasion de doter celle-ci d’infrastructures pour la moderniser. Le président Alassane Ouattara a repris cette pratique et ainsi cette année, la fête de l’Indépendance a été célébrée dans la commune de Yopougon à Abidjan, après Bouaké l’année précédente.
À Katiola, vous pourrez également visiter la cathédrale Sainte Jeanne d’Arc, construite au début du 20e siècle, et qui est certainement l’une des plus belles du pays. En face de cette cathédrale se trouve la maison de la poterie où les femmes de l’ethnie Mangoro, l’une des composantes sociologiques de la ville, potières de tradition, vont vendre leurs produits.
Kong, berceau de l’Islam
Quelques 90 kilomètres plus loin se trouve la petite ville de Dabakala. La route, dégradée en plusieurs endroits est en voie de réfection, mais est parfaitement carrossable. L’église de la ville est aussi l’une des plus belles de la Côte d’Ivoire et mérite une visite. Mais elle est à peu près tout ce qu’il y a à voir dans la ville. Il vaut mieux continuer en direction de Kong, située une centaine de kilomètres plus loin. La route est neuve et excellente, quoique quelque peu sinueuse. Il faut rouler prudemment pour ne pas se laisser surprendre par les moutons qui ont la fâcheuse habitude de faire la sieste au milieu de la route ou par les enfants qui courent derrière leurs ballons.
Kong, berceau de l’islam en Côte d’Ivoire et de la famille paternelle du président ivoirien Alassane Ouattara, est une très vieille ville dont les origines se perdent dans la nuit des temps. Je sollicite le chef de canton de Kong, Ouattara Bakobana, pour me raconter cette histoire. Il se fait assister du 4e adjoint au maire de la ville, Barro Aboubacar et du député Diomandé Abdoulaye. Les trois hommes se disputent beaucoup sur de nombreux détails, mais l’essentiel n’est pas très différent de ce que les livres d’histoire nous ont enseigné.
Les premiers habitants étaient des Sénoufos animistes, ou féticheurs comme ont dit en Côte d’Ivoire, qui, malgré leur farouche opposition à l’Islam, seront envahis par les Dioulas conduits par Sékou Ouattara au début du 18e siècle. Ce dernier fondera un puissant empire qui, à son apogée, allait jusqu’aux portes du désert du Sahara. Un de ses frères, Famangan, créera le royaume vassal de Gwiriko, dans le sud du Burkina Faso actuel. Kong était aussi un important centre commercial où s’échangeaient les produits venant de la forêt tels que l’or, la noix de cola, les esclaves, contre ceux venus du Sahel et au-delà, tels que les tissus, le sel, les armes à feu.
La grande mosquée de Kong (Photo Venance Konan).
Samory, le fléau
Mais comme cela arrive souvent aux empires devenus trop grands, celui de Kong commença à être miné par des dissensions qui conduiront plus tard à sa destruction par Samory Touré. « Contrairement à l’image de grand résistant donnée à Samory, il est vu ici comme un fléau, puisqu’il a incendié la ville de Kong », nous confient nos interlocuteurs. Pour l’un, Samory attaqua Kong parce qu’il avait pactisé avec les Français qui le combattaient, pour un autre, il avait voulu que les habitants de Kong volent les armes des Français pour les lui remettre, et il profita d’une absence de ces derniers pour attaquer et mettre le feu.
Samory Touré.
Le Français Louis-Gustave Binger était arrivé dans la ville de Kong le 20 février 1888. Il la quitta le 12 mars avant d’y revenir le 5 janvier 1889. Il repartit définitivement le 21 janvier, après avoir fait signer par les chefs des traités plaçant Kong sous la protection de la France, qui cherchait alors à créer son empire colonial en Afrique de l’Ouest. Après avoir détruit la ville, Samory Touré s’en alla, avec les Français à ses trousses, et il fut capturé à Guélémou, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire actuelle, le 29 septembre 1898, par le capitaine Gouraud. La Côte d’Ivoire, qui comprenait la ville de Kong, a été proclamée colonie française en 1893.
Aujourd’hui, la ville de Kong est une coquette petite cité disposant de toutes les commodités d’une ville moderne. Toutes les voies qui y conduisent sont bien bitumées, de même que la majorité des rues de l’agglomération. En termes d’hôtellerie, la ville ne possède qu’un hôtel très confortable, l’Auberge, mais elle dispose de plusieurs résidences meublées et de nombreux lieux de loisir. De son passé, il subsiste deux
vieilles mosquées construites en banco et en paille, avec des bois de rônier en saillie, des contreforts verticaux et des minarets effilés, dans le pur style soudanais. La petite mosquée date du 17e et a survécu à la destruction de la ville par Samory Touré, tandis que la plus grande est une reproduction à l’identique de l’ancienne, faite au début du 20e siècle, au temps colonial.
La petite mosquée de Kong (Photo Venance Konan).
Dans la cour de la petite mosquée se trouvent les tombes de plusieurs personnalités qui ont marqué l’histoire de la ville sur le plan religieux. Les deux mosquées ont été classées au patrimoine mondial de l’UNESCO. De l’ancienne université islamique, il ne subsiste qu’un mur situé près de la grande mosquée. En face de cette grande mosquée se trouve un pan de mur avec une porte portant cette inscription : « monument symbole de la fondation de l’empire de Kong et de l’alliance victorieuse Ouattara/Barro. Début XVIIIe siècle. » Cette porte serait celle par laquelle entraient les guerriers lorsqu’ils revenaient d’une campagne victorieuse. Pour fonder son empire, Sékou Ouattara s’allia à la famille Barro. Un peu plus loin se trouve, dans la cour de la bibliothèque de la ville, ce qui reste de la maison qu’habita Louis-Gustave Binger lors de ses séjours à Kong. Elle est en très mauvais état et risque de disparaitre définitivement si rien n’est fait pour sa conservation.
Ruine de la maison de Binger (Photo Venance Konan).
Après Kong, je vous propose d’aller visiter le Parc national de la Comoé, à une soixantaine de kilomètres de là.
Encadré
Abdoulaye Karim Diomandé, sauver la nature à tout prix
Abdoulaye Diomande (Photo Venance Konan).
Il se présente comme un agent de développement, avant d’ajouter qu’il est « un villageois avant tout ». Natif de Kafolo, dans le département de Kong, dont il est l’un des trois députés, l’homme de 57 ans s’est toujours passionné pour sa localité et pour toutes les activités qui pouvaient améliorer le sort de ses parents. « Je passais toutes mes vacances dans les villages et je peux dire que je connaissais bien les problèmes des paysans. » Après ses études, Abdoulaye Diomandé commença une carrière de professeur de lycée qui l’emmena dans plusieurs localités du pays.
Puis vint le Projet de gestion participative des ressources naturelles et de la faune (GEPRENAF), initié par la coopération belge et le Fonds mondial de l’environnement, et qui ambitionnait de protéger la biodiversité tout en améliorant les conditions de vie des populations locales riveraines. Il consistait surtout à impliquer directement les populations des villages riverains des espaces identifiés dans la gestion des terres, des forêts et de la nature sauvage pour créer des activités économiques locales durables liées aux ressources naturelles.
Ce projet qui s’est également déployé dans la zone du Parc national de la Comoé, allait du département de Kong à partir de Kafolo, qui est le village maternel d’Abdoulaye Diomandé, au département de Ferkéssédougou. Il s’y intéressa naturellement et organisa les populations de la région. « J’étais professeur de lycée à Arrah, dans la région du Moronou, à plus de cinq cents de kilomètres de Kong. Mais à chaque vacance scolaire, je venais à Kong à moto pour assister et organiser mes parents afin qu’ils tirent le meilleur profit de leurs activités tout en préservant la nature. Et j’en rendais compte aux cadres qui travaillaient ailleurs dans le pays. »
Riz, sésame, mangues et bois de veine
Il créa ainsi cinq coopératives pour encadrer les paysans de la région, former les jeunes à la préservation de la nature, à la culture et à la commercialisation du riz, du sésame et de la mangue. Il accompagna aussi les femmes afin qu’elles développent des activités susceptibles de les rendre autonomes. « Le plus important a été de sensibiliser les populations à la préservation des animaux et des arbres, surtout ceux du parc de la Comoé et des espaces des AGEREF (Association de la gestion des ressources naturelles et de la faune). Il faut noter que tous les arbres de certaines localités de la région ont été systématiquement abattus pour être emportés dans les pays du nord de la Côte d’Ivoire. Nous avons mené la bataille contre le trafic du bois de veine et maintenant nous étendons notre lutte à tous les bois et au sciage à façon dans notre région. »
Lorsque la folie de l’orpaillage s’est emparée de toute la Côte d’ivoire, Abdoulaye Diomandé a sensibilisé les populations afin d’en préserver la région. Et cette action semble avoir porté, puisque les vastes terres de cette zone sont parmi les rares à n’avoir jamais connu l’orpaillage et l’abattage de bois. Ce que nous confirment fièrement Bamba Tiemoko et Bamba Abdoulaye, respectivement chef du village et chef de terre de Kafolo. « Vous pourrez sillonner toute la zone entre Kong et ici, et vous ne verrez aucun trou d’orpailleur. Ils savent que s’ils mettent les pieds chez nous ils se retrouveront en prison. Regardez la couleur du fleuve Comoé qui coule à deux pas du village ! Il est tout pollué par des activités d’orpaillage en amont, au Burkina Faso. Nous ne voulons pas détruire nos terres pour enrichir quelques personnes. »
C’est pour toutes ces actions qu’Abdoulaye Diomandé a été proposé par la population pour être député et qu’il fut plébiscité pour un quatrième mandat consécutif. Pour garantir un meilleur revenu à ses parents paysans, l’un des grands rêves d’Abdoulaye Diomandé est de construire dans la région des usines, à défaut de petites unités de traitement et de transformation des produits agricoles locaux (mangues, cajou, sésame, riz, karité…), « parce qu’actuellement, pour prendre un exemple, à peine 30% de la production de mangues arrive sur le marché. Le reste pourrit dans la brousse. » Son autre grand rêve est de voir la faune du parc de la Comoé se reconstituer comme avant, afin de faire revivre le safari qui a fait, naguère, la notoriété touristique de Kafolo et de la région de Kong.





