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Requiem pour le N’Zi (ou pour mon pays ?)

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Qu’il me soit permis de vous proposer le très beau poème de mon ami Bakary Bamba Junior dit Nzi le Grand, natif de Dimbokro, mais vivant et travaillant à Lomé au Togo :

« Je suis revenu vers toi, le N’Zi, fleuve de mon enfance dont je porte le nom. Dimbokro avait changé. Alors, papa m’a montré le chemin de Sokouradjan, quartier Kennedy, entre la maison des étés anciens, les murs fatigués, les bâtisses neuves et les sentiers devenus ruelles. Au bout d’une brousse hirsute, je t’ai retrouvé. Ou plutôt, quelque chose de toi. Ton eau avait perdu sa couleur. Marron, beige, kaki- je ne savais plus la nommer, moi qui jadis te buvais presque en y plongeant mon corps d’enfant. Papa s’y baignait avant moi. J’y puisais l’eau de la maison. Nous ne savions pas encore qu’un jour un fils pourrait avoir peur du fleuve de son père. On m’a parlé d’or en amont, de mercure, de cyanure, de terres éventrées pour quelques pépites, et de rivières condamnées à charrier nos convoitises. J’ai pensé au poisson du N’Zi dont nous nous étions régalés quelques heures plus tôt. Mon cœur et mon ventre se sont noués. J’ai hésité. Puis je me suis déchaussé. J’ai trempé mes pieds dans ton eau, comme on prend la main d’un vieux parent malade, avec la tendresse impuissante de celui qui reconnaît encore ce qu’il aime sous ce qui le défigure. Et cette pensée m’a traversée : peut-être la dernière fois. Alors les autres noms sont venus : Bandama, Marahoué, Comoé, Sassandra, Cavally, Agnéby, Mé, Bia… Toute une géographie d’eaux blessées, tout un pays coulant vers la mer avec dans ses veines la fièvre de l’or. Qu’avons-nous fait de nos joyaux ? Nous avons laissé faire, cupides, détourné le regard quand ils creusaient la terre pour chercher ce qui qui brille et empoisonnaient ce qui abreuve. Un jour, peut-être, je conduirai à mon tour un enfant jusqu’ici. Je lui dirai : voici le N’Zi, le fleuve de ton grand-père, le fleuve de mon enfance, le fleuve dont je porte le nom. Et s’il me demande pourquoi nous l’avons laissé devenir ainsi, je ne sais pas où je trouverai l’eau pour laver notre honte. » (N’Zi le Grand)

Le fleuve N’Zi que ma famille paternelle à Angamankro (M’Batto) adore toujours. On m’a raconté que l’armée française qui cherchait des « tirailleurs » pour sa guerre de 1939-1945, réquisitionna mon père. Mais ses parents firent les sacrifices nécessaires au fleuve N’Zi et mon père fut inexplicablement relâché. Régulièrement, certains de mes frères et moi, allons nous confier à lui pour lui demander de toujours veiller sur nous. Du côté de ma mère à Bocanda, c’est au fleuve N’Zi que l’on demanda de me protéger lorsque je devais aller terminer mes études universitaires au pays des Blancs. Moi non plus, je ne sais pas où je trouverai de l’eau pour laver ma honte lorsqu’un enfant me demandera un jour pourquoi je n’ai pas protégé ce fleuve si sacré pour mes parents. Nous sommes encore nombreux dans ce pays, nous dont les esprits protecteurs sont logés dans des cours d’eau ou des forêts. Comment voulons-nous qu’ils nous protègent si nous laissons des brigands détruire leurs habitats ?

Rien n’est encore perdu. Tout le monde a semble-t-il pris la mesure du danger qui plane sur notre pays. Alors ? Allons-nous continuer de laisser des personnes venues d’on ne sait où, mues par on ne sait quels intérêts, saccager tranquillement notre pays, sans réagir ? Je crois que ce qu’il reste à faire est, dans un premier temps, de chasser tous ceux qui exploitent notre or illégalement, sans respecter notre environnement. Au besoin par la force. Une armée sert à protéger un pays lorsqu’il est menacé dans son existence. Et c’est le cas avec l’orpaillage qui pollue toutes nos eaux et toutes nos terres. Ensuite on donnera des permis d’exploitation d’abord, ou uniquement à des Ivoiriens, et l’on s’assurera qu’ils respectent toute la règlementation concernant la protection de notre environnement. Pour que notre or serve à développer notre pays. Et désormais nous sanctionnerons lourdement celui qui ne respectera pas les règles.

Le vendredi nous célèbrerons l’an 66 de notre Indépendance. Quand j’étais enfant, le 7 août était le jour où nous mangions du « riz gras » avec du poulet à la maison. Je mangerai ce même plat ce 7 août. En souvenir du temps où nous savions encore protéger nos cours d’eau et nos forêts, où la cupidité ne nous avait pas encore rendus aveugles. Que cet anniversaire nous permette d’ouvrir les yeux et nous donne la force d’agir positivement pour faire avancer notre pays qui est si beau et si généreux lorsque nous savons l’aimer. Bonne fête à tous.

Venance Konan


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