La première partie de cette enquête a suivi six coursiers d’Abidjan : Tous travaillent sans contrat écrit et sans protection sociale. Comment les employeurs et les usagers les perçoivent-ils ?
Konaté Maïmouna, vendeuse de robes, travaille avec le même coursier depuis deux ans et dit apprécier son service, tout en le sachant exposé aux dangers de la route et à de mauvais clients. Drissa Zerbo, vendeur de housses de fauteuils, ne travaille avec aucun livreur fixe : il sollicite trois contacts selon leurs disponibilités. Les tracasseries, explique-t-il, poussent certains d'entre eux à refuser des quartiers comme Abobo ou Koumassi, ce qui retarde ses livraisons. Koffi Antoine, vendeur de téléphones portables, emploie deux coursiers qui, malgré des incidents fréquents sur la route affectant parfois l'état des produits, lui permettent, dit-il, « de joindre les deux bouts ».
Comportement sur la route
Du côté des usagers, les regards portent davantage sur le comportement routier des livreurs dans la circulation routière. Traoré Oumar, technicien en bâtiment, juge les livreurs nécessaires mais reproche à beaucoup d'entre eux de brûler les feux tricolores et de rouler à vive allure pour multiplier les courses. Zamblé Bi-Philomène, institutrice, reconnaît le gain de temps que permet ce service, mais dénonce des livraisons annoncées puis reportées sans explication. Mel Essis, menuisier, résume un sentiment partagé par plusieurs clients interrogés : les livreurs rendent service, mais l'exercent sur des routes où, selon lui, certains automobilistes ne respectent « ni le code de la route ni la dignité humaine ». Il ajoute qu'aucun de ses enfants n'exercera ce métier.
Selon le ministère des Transports, 80 à 90 % des cas d’indiscipline routière impliqueraient des coursiers. Les motos représentent 37 % des décès routiers à Abidjan, et jusqu’à 68 % sur certains axes très fréquentés, selon l’Office des transports (structure chargée de la régulation et de la gestion globale des transports en Côte d’Ivoire). Étienne Kouakou, directeur de l’Office de sécurité routière (Oser), a compté 519 accidents corporels en six semaines début 2026, avec 164 morts et près de 2 000 blessés. Le défaut de port du casque, fixé depuis 2024 à 3 600 F CFA dans le barème du Trésor public, se transforme souvent sur le terrain en 5 000 F CFA exigés, ou même en 2 000 FCFA réclamés à un livreur en règle. Ce dossier relève d’une autre structure : une unité de lutte contre le racket, créée en 2011, et renforcée par l’opération « Tolérance zéro » lancée le 2 mars 2026 par la Police nationale.
Depuis le lancement de cette opération, 883 véhicules ont été contrôlés en une seule journée, dont 256 immobilisés, ainsi que 800 motos et tricycles, dont 82 immobilisés. Les principales raisons d’immobilisation étaient le défaut de permis de conduire et l’absence d’attestation d’assurance, selon le communiqué officiel du gouvernement publié le 5 mars 2026. Par ailleurs, la Police nationale a mobilisé 3 500 agents pour intensifier les contrôles et sanctionner les pratiques illégales, preuve d’une action immédiate et visible.
5 000 livreurs recensés
Pour tenter de donner un statut officiel à ces travailleurs, une solution a été proposée : les rattacher à La Poste de Côte d’Ivoire, avec un document payant qui certifie leur profession. Mais beaucoup de livreurs restent sceptiques : ils y voient surtout une dépense supplémentaire, qui s’ajoute déjà aux frais d’assurance, de vignette et aux contrôles routiers.
La réforme engagée par La Poste de Côte d’Ivoire depuis décembre 2025 vise un objectif précis : sortir la livraison à moto de l’informel. Le directeur général de La Poste de Côte d'Ivoire, Isaac Gnamba-Yao, a présenté en décembre 2025 une feuille de route prévoyant le recensement de tous les acteurs de la livraison à moto, personnes physiques et morales. L'enregistrement, gratuit dans un premier temps, a débuté au premier trimestre 2026 : près de 5 000 livreurs étaient déjà enrôlés début février, selon le portail officiel du gouvernement. Il doit se poursuivre sur l'ensemble de l'année 2026. Le dispositif doit s'accompagner d'un volet formation, assurance et accès au financement, avec pour ambition de positionner Abidjan comme centre de commerce en ligne de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO).
Doutchin Diarra





