6 heures, Abobo. Un livreur boucle son casque, jauge l'essence, encaisse déjà trois commandes sur son téléphone. À Adjamé, un autre brandit un papillon de contravention à un agent qui détourne le regard. Ces gestes, répétés chaque matin par des milliers de coursiers, disent une réalité que confirme le ministère des Transports : entre 80 et 90 % des cas d'indiscipline routière recensés à Abidjan impliqueraient des livreurs opérant dans l'informel. Six coursiers racontent, chacun à sa manière, ce que ce métier impose vraiment.
Premier de ces six parcours, celui de Félix N'da, livreur à Abobo depuis 2023. Employé par un patron propriétaire de la moto, il verse chaque jour une recette fixée à 7 000 F CFA, plein d'essence inclus, et conserve pour lui entre 7 000 et 10 000 F CFA selon les courses. Pour limiter les risques, il borne sa journée de 6 heures à 18 heures. Sur la route, il doit composer avec des contrôles fréquents : « Dès qu'on vous arrête, on vous menace de mettre votre moto en fourrière », rapporte-t-il, une pénalité qu'il chiffre à 22 500 F CFA, ou à 10 000 FCFA s'il faut retirer la moto directement au commissariat. Un défaut de casque, dit-il, se règle à 5 000 F CFA sur-le-champ, même lorsque toutes les pièces de la moto sont en règle.
Douo Hubert, livreur à Adjamé, a vécu une version différente du même engrenage. Arrêté en novembre 2023 pour avoir roulé sur le trottoir, il reçoit un papillon. Il repart en course, croyant disposer de 48 heures pour le régulariser. Plus tard le même jour, il circule en règle. Une deuxième équipe de contrôle confisque pourtant sa moto, malgré le document en cours de validité. Il doit payer 5 000 FCFA au commissariat pour la récupérer, puis 2 000 F CFA le lendemain à la préfecture pour retirer son permis. Ce genre de situation, précise-t-il, peut se répéter deux à trois fois par jour pour un coursier expérimenté. Un débutant, qui ignore encore où se postent les équipes de contrôle, peut y être confronté jusqu'à cinq fois.
Absence de cadre formel
Face à un accident, un coursier doit le plus souvent régler seul les frais. Sylvain Veh, qui livre depuis N'Dotré, en a fait l'expérience au carrefour de l'Insaac, à Cocody : phares arrière cassés, sans constat établi. La conductrice concernée lui a remis 15 000 FCFA de dédommagement à l'amiable ; la réparation de la moto lui en a coûté 10 000. Pour les accidents graves ou mortels, dit-il, ce sont les familles, le chauffeur en cause et l'assurance qui prennent le relais. Un mécanisme informel, hors de tout cadre légal structuré pour la profession elle-même.
Cette absence de cadre formel touche aussi les relations de travail. Les livreurs travaillent souvent sans cadre officiel. Zamblé Désiré, qui exerce au Plateau Dokui, n’a jamais signé de contrat écrit avec son intermédiaire : il parle plutôt d’un « contrat verbal de confiance ». Il n’est pas inscrit à la CNPS, par méfiance envers la gestion des cotisations, même s’il reconnaît qu’une assurance maladie ou accident changerait beaucoup sa situation. Pour lui, cette activité reste provisoire, « en attendant mieux », car il n’existe pas de véritable organisation collective, seulement des groupes WhatsApp entre coursiers.
Les dangers de la route
À cette précarité s’ajoutent les dangers de la route. Cissé Arouna, livreur à Attécoubé, explique que les taxis représentent un risque quotidien : ils se rabattent brusquement pour prendre un client, sans prévenir, ce qui met les livreurs en danger.
Tho Sahié, lui, a choisi une autre voie. Propriétaire de sa moto, il travaille depuis 2024 entre 4 heures et 20 heures et gagne en moyenne 25 000 F CFA par jour, plein d'essence compris. Via l'application Yango, il obtient des courses moyennant une commission. Celle-ci est passée de 17 % en 2024 à un taux compris aujourd'hui entre 20 et 22 %, auquel s'ajoute une redevance de 7 à 8 % reversée à l'État. Avec les particuliers, en dehors de toute plateforme, les tarifs varient de 1 000 à 2 000 F CFA selon la zone, mais les litiges avec des clients insatisfaits ou injoignables restent fréquents, parfois au prix, pour le livreur, du remboursement intégral d'une marchandise.
Six parcours, un même constat : aucun de ces coursiers n'a de contrat de travail écrit ni de couverture sociale garantie.
Doutchin Diarra





