Le gouvernement a annoncé il y a quelques jours la découverte d’un nouveau gisement de pétrole qui vient s’ajouter à tous ceux qui ont été découverts ces derniers temps. Selon le communiqué du ministère des Mines, du pétrole et de l’énergie, « cette découverte confirme le fort potentiel du bassin sédimentaire ivoirien et contribuera à renforcer la position de la Côte d’Ivoire parmi les principaux producteurs d’hydrocarbure du continent africain à l’horizon 2035. »
En principe je devrais barrir de joie à cette annonce, mais je dois vous avouer que j’ai plutôt peur. Parce que j’ai compris depuis longtemps que si le pétrole et de façon générale les ressources minières sont une bénédiction pour de nombreux pays dans le monde, sur notre continent c’est plutôt une malédiction. Regardez vous-mêmes. Notre continent est celui qui, nous dit-on, possède le plus de matières premières stratégiques, telles que le pétrole, les terres rares, le coltan, le cobalt et tout ce qui sert à fabriquer les armes les plus sophistiquées, les fusées, les nouvelles voitures électriques, les téléphones intelligents, les ordinateurs de la dernière génération, l’intelligence artificielle, etc. Un pays comme la République démocratique du Congo (RDC) a tellement de minerais précieux que l’on dit qu’il est un scandale géologique. En Afrique de l’ouest, on trouve désormais de l’or et du pétrole partout. Mais lorsqu’on regarde tous nos pays, combien sont ceux que ces ressources ont enrichis et développés ? Voyez la RDC. Depuis plus de trente ans, sa région orientale où l’on trouve les plus grandes quantités de matières premières précieuses est ravagée par une cruelle guerre, et tout le pays vit de la débrouille. Le Congo voisin qui est une véritable éponge à pétrole a connu une terrible guerre civile dont l’enjeu principal n’était autre que le pétrole. Dans le Gabon aussi voisin, autre éponge à pétrole, la majorité de la population tire le diable par la queue, il n’y a pas d’eau dans les hôpitaux des grandes villes du pays, l’électricité est aléatoire dans tout le pays, pendant que la famille des deux anciens présidents possède des dizaines de villas de luxe en Europe. Le Nigeria a été déchiré par une horrible guerre civile, parce que la région d’où sort le pétrole voulait son indépendance. Le Soudan a été coupé en deux quand on y a découvert d’importantes quantités de pétrole et aujourd’hui les deux Soudan sont dévorés par des violents conflits armés. Kadhafi qui utilisait les revenus de son pétrole pour transformer son pays a été assassiné dans les conditions que nous connaissons tous.
Et pourtant, ailleurs, on a utilisé les ressources du pétrole pour transformer les pays et la vie des populations. On pourrait citer les exemples des Etats Unis, des pays nordiques européens tels que la Norvège, de la Russie, des émirats et royaumes arabes du Golfe, de Brunéi, etc…Alors, est-ce l’Afrique qui est maudite ? Certainement pas. Dans beaucoup de cas, on ne saurait nier le rôle néfaste de certaines puissances étrangères à notre continent qui, pour s’accaparer nos richesses, nous ont poussés les uns contre les autres, ont financé des guerres, et provoqué des coups d’Etats contre ceux de nos chefs qui n’étaient pas assez dociles. Mais il y a aussi que souvent, c’est nous-mêmes qui n’avons pas su comment utiliser les revenus de nos matières premières pour avancer.
Avec des amis nous avons échangé sur cette question il y a quelques jours, et je vous partage la position de notre compatriote Siméon Ehui qui dirige l’Institut international d’Agriculture tropicale (IITA) au Nigeria, à laquelle je souscris totalement : « l’exemple de la Norvège est particulièrement instructif. Le pétrole n’a pas fait la richesse du pays à lui seul. La Norvège a mis en place des institutions solides, une gestion transparente des revenus pétroliers et surtout un fond souverain destiné à investir une grande partie de cette richesse au profit des générations présentes et futures. La ressource est la même. Ce qui fait la différence, c’est la gouvernance et la capacité à transformer les revenus tirés des ressources naturelles en capital humain, en connaissance, en infrastructures, en innovation et en opportunités pour la jeunesse. Le véritable défi n’est donc pas de découvrir du pétrole, mais d’en faire un levier de développement durable. Nous pouvons y parvenir si nous le voulons collectivement. Sinon, l’histoire risque malheureusement de se répéter. »
Venance Konan





