En Ukraine, chaque jour, à 9h du matin, tout est à l’arrêt dans le pays. Une minute de silence généralisée observée sur tout le territoire, conformément à un décret du président Volodymyr Zelensky signé quelques semaines après l’invasion de la Russie en février 2022. Des hauts parleurs diffusent le battement régulier d’un métronome pour marquer le début du recueillement et les bus, les voitures ainsi que les trams s’immobilisent en pleine chaussée. Cette minute de silence est dédiée aux victimes de la guerre de la Russie contre l’Ukraine. Dans ce pays en guerre, les sirènes d’alertes aériennes font partie du quotidien des citoyens depuis le 22 février 2022. C’est un système de protection de masses contre les attaques ennemies, notamment russes. Les radars de défenses ukrainiennes détectent le lancement de missiles, le décollage de bombardiers en Russie ou le survol de drones kamikazes. Dès qu’une menace est détectée en direction d’une région, l’alerte est déclenchée localement. Une sirène hurlante au ton oscillant dans les rues via les haut-parleurs résonne.
Dans la matinée du 13 mai 2026, lors d’une rencontre entre des journalistes venus d’Afrique et des étudiants ukrainiens - en Études africaines et Relations internationales - à l'Université Taras Chevtchenko de Kyiv, la sirène retentit. «Que devons-nous faire à cet instant précis », interroge l’un des journalistes. «Nous devons tout arrêter et descendre immédiatement dans les abris », répond le Recteur présidant la rencontre, malgré les échanges passionnants en cours. Tout le monde descend au sous-sol – qui sert d'abri - pour remonter quelques temps après quand la situation semble normale. Le même exercice se répète deux ou trois fois, en cette matinée.
Ce 13 mai est un jour assez spécial pour les huit (journalistes africains venus de la Côte d’ivoire, de la Mauritanie, du Sénégal, du Benin, du Togo, du Cameroun et de la RDC qui se frottent à la réalité ukrainienne en pleine guerre contre la Russie.
La plus grande offensive aérienne de la Russie contre l’Ukraine
Ces hommes et femmes de médias justifient pour la plupart leur présence dans le pays par leur volonté de rapporter ce qui s’y passe en réalité. «Étant loin de la réalité en Ukraine dans cette guerre avec la Russie, nous avons tenu à faire le déplacement pour nous faire une propre opinion de la situation », répond un journaliste sénégalais à la question d’une étudiante. « C’est une opportunité qu’on ne pouvait pas manquer », renchérit un autre du Cameroun.
Logés à City hôtel, un bel édifice situé au centre de la ville de Kyiv (Kiev), ils vont vivre en direct les alertes des sirènes aux attaques russes. La nuit la plus longue dans l'abri : de 1h du matin à 9h, les clients et personnel de l’hôtel passent tout le temps dans le refuge à savoir le sous-sol de l’établissement. L’alerte dure toute la nuit jusqu’au lendemain dans la matinée. Le bilan après les alertes montrent que l’une des cibles des attaques se trouve à proximité de l’hôtel précisément à 10 minutes de voiture. Les secours ukrainiens se déploient rapidement dès les premières heures des bombardements sur les sites impactés, malgré le risque de nouvelles attaques. Les pelleteuses et autres bulldozers sont à la tâche. « Nous avons débuté les interventions de secours malgré le risque de nouveaux bombardements. Il y a encore une dizaine de personnes sous les débris. Les équipes de la police et du service de protection civile se sont déployées.
Une vingtaine de sites ont été frappés par les missiles et les drones russes, au cours de la nuit dernière. Il faut du temps pour identifier le type de missile utilisé », explique le chef des opérations de secours sur place. L’entrée de deux immeubles de neuf étages bombardée. « Au moins un mort, plusieurs blessés et des personnes encore sous les débris », confie le chef de l’opération.
De sources sécuritaires, les attaques du 13 mai visent presque l’ensemble du territoire ukrainien, en particulier les régions occidentales et les frappes nocturnes principalement concentrées sur Kyiv et la région de Kyiv.
« La Russie a utilisé 56 missiles et 675 drones au cours de la nuit. En y ajoutant les attaques menées durant la journée précédente, cela représente près de 1 500 moyens d’attaque aérienne utilisés en 24 heures, ce qui en fait la plus grande offensive aérienne contre l’Ukraine depuis le début de l’invasion à grande échelle », selon l’armée de l’air ukrainienne. Le bilan définitif : 24 morts dont 3 enfants et 47 blessés.
Depuis quatre ans, les scènes d’alertes ou de bombardements font partie du quotidien des populations ukrainiennes.
Au-delà des sirènes physiques (parfois difficiles à entendre de l'intérieur des bâtiments ou pendant le sommeil), l'Ukraine a numérisé son système d'alerte. L'application « Povitryana Tryvoha » (Alerte Aérienne) développée en un temps record, cette application mobile envoie des notifications stridentes sur les smartphones, même en mode silencieux. Elle indique précisément la nature du danger (missiles, artillerie, drones) et la région concernée.
Des canaux officiels (comme celui des forces aériennes) et des blogueurs militaires bénévoles informent les citoyens en temps réel de la trajectoire exacte des missiles (exemples : « 2 missiles cap sur Kyiv », « drones en approche de Kharkiv »).
Pour soutenir le moral, l'acteur Mark Hamill a prêté sa voix à la version anglophone de l'application d'alerte, lançant un légendaire « Que la Force soit avec vous » à la fin du danger.
Où s’abritent les Ukrainiens ?
Dès que l'alarme retentit, la population doit appliquer la règle de sécurité ou chercher un refuge. Le métro conçu à l'époque soviétique pour servir d'abris anti-atomiques, les métros de Kyiv ou de Kharkiv sont les refuges les plus sûrs. Des milliers de personnes y passent parfois la nuit, avec des couvertures, des enfants et des animaux de compagnie. Si les habitants ne peuvent pas descendre dans un abri ou un sous-sol, ils s'isolent dans les couloirs ou les salles de bains. Le premier mur absorbe l'impact de l'explosion, le second protège des éclats de verre et des débris.
Les écoles, les hôpitaux et les bâtiments publics disposent de sous-sols aménagés.
« Après des années de guerre, un phénomène de lassitude et d'accoutumance s'est installé. Dans les villes un peu plus éloignées du front, certains citoyens finissent par ignorer les alertes par pure fatigue psychologique, refusant de descendre aux abris plusieurs fois par nuit », reconnait un habitant de Kyiv.
En Ukraine, le danger reste entier toutefois une alerte peut annoncer une fausse alerte (un avion russe qui décolle juste pour intimider), tout comme elle peut précéder une frappe massive et meurtrière. C'est une roulette russe psychologique permanente pour 40 millions d'Ukrainiens.
L’Ukraine pleure ses morts à la place Maïdan, un mémorial de guerre improvisé à Kyiv
Sur la ligne de front dans l’est du pays, les combats sont intenses avec des morts en cascades. «Depuis le début de la guerre, les combats font environ un millier de morts par jour », selon le quartier général de coordination pour le traitement des prisonniers de guerre. Plus de 7 mille attaques de missiles et de drones en moyenne depuis le début du conflit.
Aujourd’hui, avec la guerre, la place la plus célèbre d’Ukraine a un nouveau visage. Cette place baptisée la Place de l'Indépendance , plus connue sous le nom de Maïdan Nezaležnosti (Maïdan), située en plein cœur de la capitale, Kyiv est désormais un espace de grande émotion. En ce lieu, se dresse le monument de l’indépendance. On y aperçoit une grande colonne blanche surmontée d'une statue dorée . Elle représente Berehynia, une figure de la mythologie slave qui symbolise la patrie et la protection du pays.
Il y a aussi, l'Hôtel Ukraine, un grand bâtiment de style soviétique en forme de U en arrière-plan.
Depuis le début de l'invasion russe en 2022, la pelouse centrale de Maïdan s'est transformée en un mémorial national improvisé. On y voit des milliers, de portrait-photos de soldats ukrainiens morts au front, de petits drapeaux ukrainiens (bleus et jaunes) et des drapeaux de combat (comme le drapeau rouge et noir).
Chaque drapeau, photo et bougie déposés au sol représentent un soldat ou un civil ukrainien tombé au combat. C'est un lieu de recueillement important pour les habitants et les visiteurs.
Maïdan est le cœur battant de la vie politique et sociale de l'Ukraine. « C'est ici qu'ont eu lieu les plus grandes révolutions modernes du pays : la Révolution orange (2004) : Pour protester contre des élections présidentielles truquées. Et la Révolution de la Dignité / Euromaïdan (2013-2014) : Des manifestations massives qui ont conduit au changement de gouvernement et à un rapprochement de l'Ukraine avec l'Europe », explique un vétéran de guerre sur place. C'est un endroit magnifique mais aussi très empreint de mémoire et d'émotion aujourd'hui.
Le soutien de l’Union Européen à l’Ukraine dans cette guerre contre la Russie
Cette guerre de la Russie contre l’Ukraine tire ses origines du rapprochement du gouvernement ukrainien à l’Europe, selon plusieurs observateurs. Les populations ukrainiennes sont profondément divisées entre Pro-européens, actuellement au pouvoir, et Pro-russes. Et dans cette guerre, l’Union Européenne (UE) s’investit énormément au profit de l’Ukraine. Le Chef de mission adjoint de l’UE à Kyiv, Gediminas Navickas indique que « l'UE, avec ses 27 États membres, est le premier fournisseur d'aide financière, économique, militaire et humanitaire à l'Ukraine ».
« Depuis le début de la guerre d'agression menée par la Russie, ils ont fourni 200,6 milliards d'euros pour venir en aide à l'Ukraine et à sa population. Cette aide comprend: 104,6 milliards d'euros d'aide financière, économique et humanitaire 75,2 milliards d'euros de soutien militaire, 17 milliards d'euros d'aides aux réfugiés dans l'UE et 3,8 milliards d'euros issus du produit des avoirs russes immobilisés », explique Gediminas Navickas.
« L'UE se tient résolument aux côtés de l'Ukraine et de sa population et est déterminée à continuer d'apporter un soutien politique, financier, économique, humanitaire, militaire et diplomatique », assure-t-il.
« Afin d'aider l'Ukraine à répondre à ses besoins en matière de budget et de défense pour 2026 et 2027, le Conseil est convenu de lui accorder un prêt de 90 milliards d'euros.
En outre, l'UE coordonne la plus grande opération qu'elle ait jamais menée dans le cadre du mécanisme de protection civile de l'UE, avec la participation des 27 pays de l'UE, ainsi que de l'Islande, de la Moldavie, de la Macédoine du Nord, de la Norvège, de la Serbie et de la Turquie.
Malgré tout ce soutien, les autorités ukrainiennes espèrent encore plus pour venir à bout de l’ennemis russe.
«Nous appelons à des capacités de défense supplémentaires, notamment pour protéger notre ciel. Des investissements dans notre industrie de défense, une pression accrue sur la Russie, y compris l’interdiction de rentrer pour les combattants russes, l’utilisation complète des avoirs gelés, les décisions politiques fortes concernant l’adhésion de l’Ukraine à l’UE et d’autres mesures », souligne le ministre ukrainien des affaires étrangères à la suite d’une récente attaques de la Russsie contre les régions de Tcherkasy, Kharkiv, Kropyvnytskyi, Odesa, Poltava, Sumy et Zhytomy en Ukraine.
Drones, missiles balistiques lancés par air et de croisière, des faux IRBM. Les bombardements se poursuivent en Ukraine. La Russie occupe environ 19% du territoire de l’Ukraine dans l’Est du pays y compris ceux conquis depuis l’invasion à grande échelle de 2022 ainsi que la Crimée et une partie du Donbass saisis en 2014. L’espace aérien de l’Ukraine est fermé et pour se rendre dans le pays il faut passer par la Moldavie ou les pays voisins par la route. Une perspective de paix peine à se dessiner.
Robert KRA, Envoyé spécial en Ukraine et Moldavie





