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L'enquête du jeudi : Côte d'Ivoire. Manque d’eau (1/2)- A chacun son forage

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N'Dotré Colatier (Abobo). Un tuyau de distribution relie un forage privé aux habitations riveraines. Faute d'eau courante depuis plus de deux ans, les habitants s'approvisionnent auprès de propriétaires de forages non autorisés à la commercialisation (Photo : D.D.)

À N'Dotré Colatier, dans la commune d'Abobo au nord d'Abidjan, des habitants privés d'eau courante depuis plus de deux ans s'approvisionnent quasi exclusivement auprès de propriétaires de forages privés, non autorisés à la commercialisation. La Société de distribution d'eau de Côte d'Ivoire (SODECI) reconnaît la situation et la tolère. L'Office national de l'eau potable (ONEP) avertit sans agir.

Il est six heures du matin à N'Dotré Colatier. Devant un portail métallique rouillé, un tuyau de diamètre 50 court sur le sol, fendu par endroits, contourne des herbes sur quelques mètres et disparaît dans la cour voisine. C'est par ce raccordement bricolé que Sandé Maurice, plombier et habitant du quartier, reçoit son eau chaque mois. « Avec les forages, on n'a plus de problème d'eau. Chaque mois je paie 3 000 F CFA », dit-il, pragmatique.

À quelques rues de là, Koffi Michel, opérateur économique installé dans le quartier depuis 2023, n'a jamais vu l'eau couler de son robinet : « depuis que j'ai aménagé ici, l'eau de mon robinet n'a jamais coulé. Alors que l'eau est vitale. Je vais en acheter chez les propriétaires de forages », confie-t-il. Le système est rodé. Ceux qui en ont les moyens se raccordent via un sous-compteur. Ils paient le mètre cube entre 700 et 750 F CFA selon le propriétaire du forage, deux à trois fois le tarif des premières tranches de la SODECI, fixé à 250,3 F CFA. Les autres achètent le bidon de 25 litres à 50 F CFA à la pièce.

Dosso Daouda, habitant de N'Dotré Colatier, ne se contente pas d'un constat. Sans nommer personne, il suspecte une « supercherie ». La pénurie s'éterniserait, selon lui, au bénéfice de propriétaires de forages qui « se font des sous sur le dos des pauvres populations ».

Le problème ne se limite pas à Colatier. Dans les sous-quartiers Trainou et Contenaire, la situation est similaire. À Trainou, Bintou Dembélé raconte : «avant je faisais des kilomètres pour avoir de l'eau. Maintenant, notre voisin qui habite à cinq mètres, a un forage où nous nous approvisionnons moyennant paiement. » À Contenaire, la pratique s'est généralisée : on y dénombre plus d'une dizaine de forages privés, devenus indispensables pour pallier l'absence de réseau officiel de distribution d’eau potable.

Un déficit de 100 000 mètres cubes

La pénurie d’eau n'est pas un accident local. Le besoin en eau du Grand Abidjan est estimé à 670.000 mètres cubes par jour. La production réelle ne dépasse pas 570 000 mètres cubes, soit un déficit de 100 000 mètres cubes, selon le ministère ivoirien de l'Hydraulique. Ce sont les quartiers périphériques qui concentrent l'essentiel de ce manque. L'usine de traitement de Songon produit 47 000 mètres cubes d’eau par jour, alimentée par une quinzaine de forages. Elle dessert notamment les zones d'Attinguié et de N'Dotré. Ce qui est insuffisant pour un quartier passé de quelques centaines d'habitations avant 2010 à des dizaines de milliers d'habitants aujourd'hui. Le secrétaire général de la chefferie de Yaokro(Secteur de N’dotré) le résume d'une phrase : « il n'y a pas que l'eau potable qui est notre problème ici, mais c'est tout ce qu’il faut pour vivre convenablement. »

Contactée, la SODECI reconnait bien l’existence de cette situation. Diabaté Mori, un agent technique de la structure, confirme que sa hiérarchie « est informée de la prolifération des forages à but commercial ». Il attribue cette tolérance au déficit de la fourniture d’eau potable qui relève de la responsabilité de la Sodeci. Selon lui ce déficit est du à « des pannes récurrentes sur des pompes qui alimentent le secteur d'Abobo et des retards d'investissements dans le secteur de l'eau au niveau d'Abidjan ». Toutefois assure-t-il : « les services techniques sont à pied d'œuvre, pour assurer un travail de qualité ». Puis, il prévient : « quand la situation sera normalisée, la loi sera appliquée dans toute sa rigueur, pour les forages non autorisés. »

Lettre morte

La Côte d'Ivoire dispose pourtant d'un arsenal juridique sur les forages privés. La loi et plusieurs décrets d'application imposent une autorisation préalable, une déclaration auprès des services compétents et le paiement d'une taxe d'exploitation. Sur le plan technique, tout forage doit être implanté à au moins 35 mètres de toute source de pollution : fosses septiques, caniveaux, dépotoirs. À N'Dotré Colatier, Contenaire et autres, ces règles sont lettre morte.

L'Office national de l’eau potable (ONEP), interlocuteur institutionnel pour tout forage domestique, rappelle par la voix d'un agent ayant requis l'anonymat les conditions d'une installation légale : adresser une demande à la structure, s'acquitter d'un droit de 1. 500. 000 F CFA, obtenir un diagnostic positif du laboratoire de l'ONEP, attestant de la qualité de l'eau. Il insiste sur un point : « l'autorisation ne donne pas droit à la commercialisation. » Et reconnaît : « nombre de personnes ignorent la procédure, créent des forages et commercialisent. Nous fermons les yeux parce qu'il s'agit de l'eau. Mais qu'ils sachent que nos services ont une police qui pourra sévir à tout moment. »

Ce « sévir à tout moment » reste, à ce jour, un avertissement sans suite visible à N'Dotré Colatier et autres.

Doutchin Diarra



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