Alors que le pape Léon XIV poursuit sa tournée en Afrique, le continent s’affirme comme un centre de gravité des religions. Directeur de recherches à l’IRD, Marc-Antoine Pérouse de Montclos analyse les recompositions à l’œuvre et met en garde contre les lectures trop simplistes.
Croissance démographique, essor des Églises pentecôtistes, recompositions de l’islam : l’Afrique redessine en profondeur les équilibres religieux mondiaux. Souvent réduite à un face-à-face entre christianisme et islam, la réalité du continent est bien plus complexe. Dans l’ouvrage L’Afrique des religions, à l’épreuve des chiffres et des catégorisations, publié aux éditions Maisonneuve & Larose-Hémisphères, Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement, propose de dépasser ces grilles de lecture. Co-dirigé avec Nathalie Bernard-Maugiron et Aurélien Dasré, l’ouvrage croise approches démographiques, juridiques et sociales pour éclairer les transformations en cours. Il décrypte, pour Le Point Afrique, les ressorts d’une transformation qui place désormais le continent au cœur des religions de demain.
Le Point Afrique : Comment expliquer la croissance du christianisme et de l’islam en Afrique aujourd’hui ?
Marc-Antoine Pérouse de Montclos : L’Afrique subsaharienne connaît une croissance démographique parmi les plus fortes au monde. Mathématiquement, cela entraîne une augmentation du nombre de chrétiens et de musulmans. Concrètement, cela signifie que, dans les religions de demain, le poids de l’Afrique sera considérable. Prenez le Nigeria : plus de 200 millions d’habitants aujourd’hui, sans doute 450 millions d’ici 2050. À terme, près de 10 % des musulmans et des chrétiens du monde pourraient y vivre. Cela pose déjà la question de la représentation au sein des institutions religieuses, y compris pour l’élection d’un pape. L’hypothèse d’un pape africain n’est plus marginale.
Cette lecture démographique n’est-elle pas trop institutionnelle par rapport aux réalités africaines ?
Oui, les réalités sont plus complexes. On réduit souvent l’histoire du christianisme africain à la colonisation, mais c’est inexact. L’Afrique du Nord était déjà un foyer majeur du christianisme dans l’Antiquité. Par ailleurs, l’évangélisation a réellement progressé lorsque le clergé est devenu africain, après les indépendances. C’est un point souvent sous-estimé.
Quelles sont aujourd’hui les dynamiques internes du christianisme en Afrique ?
Le fait majeur, c’est la montée des Églises pentecôtistes et évangéliques. Elles progressent beaucoup plus vite que les Églises catholiques ou protestantes historiques, qui suivent globalement la croissance démographique. Ces Églises du réveil sont très difficiles à encadrer : pas de hiérarchie, pas d’autorité centrale, des prédicateurs souvent autoproclamés. Elles reposent aussi sur des logiques de marketing religieuses et parfois économiques, avec une forte présence sur les réseaux sociaux.
Cette dynamique se vérifie-t-elle dans des pays comme le Nigeria ou la RDC ?
Oui, très clairement. Au Nigeria, notamment dans le Sud, et en République démocratique du Congo, ces Églises sont extrêmement dynamiques. Elles promettent guérison, réussite, prospérité. En revanche, contrairement à l’Église catholique, elles proposent peu de services sociaux structurés comme les écoles ou les dispensaires.
Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches à l’IRD, analyse la diversité des dynamiques religieuses africaines et appelle à dépasser les lectures simplistes entre islam et christianisme, dans un ouvrage collectif croisant démographie, droit et sciences sociales.
Dans ce contexte, quelle place conserve l’Église catholique ?
Elle reste une institution majeure, notamment grâce à son réseau historique d’éducation et de santé. Même après les tentatives de nationalisation, comme sous Mobutu, elle continue de fournir des services de base qui sont cruciaux. C’est une différence fondamentale avec les Églises pentecôtistes.
Il n’existe pas de définition universelle de ce qu’est un chrétien ou un musulman.
La visite du pape s’inscrit-elle dans cette recomposition religieuse ?
Au sud du Sahara, l’Église catholique a joué un rôle important dans la formation des élites africaines, notamment à l’époque des indépendances. Beaucoup des dirigeants de l’époque sont passés par le séminaire. Mais cela ne suffit pas à expliquer les choix de déplacements du pape. Ni le Cameroun ni l’Angola ne sont aujourd’hui les principaux centres du catholicisme africain.
L’Église peut-elle encore jouer un rôle politique ou de médiation en Afrique ?
Oui, notamment dans le monde catholique. Depuis plusieurs décennies, elle s’est investie dans des missions d’observation électorale et de promotion de la bonne gouvernance. C’est une évolution majeure si l’on se souvient qu’au XIXe siècle, l’Église condamnait le parlementarisme. Aujourd’hui, elle peut porter un discours critique sur les autoritarismes.
Il ne faut pas voir l’Afrique comme un simple réceptacle. Elle produit aussi ses propres dynamiques.
Pourquoi est-il important d’analyser les religions à travers les chiffres et les catégories ?
Parce qu’on parle beaucoup d’islamisation ou de christianisation sans savoir précisément de quoi on parle. Il n’existe pas de définition universelle de ce qu’est un chrétien ou un musulman. Selon les pays, les critères varient énormément. Certaines communautés sont reconnues ici et pas ailleurs. Cela remet en cause les discours simplistes sur des blocs religieux et un choc de civilisations.
Les influences extérieures jouent-elles un rôle déterminant ?
Elles existent, mais elles ne sont pas spécifiques à l’Afrique. Les deux principales religions du Livre sont par nature universalistes. Les idées circulent dans tous les sens : entre l’Afrique, l’Europe, l’Asie, les Amériques. Il ne faut pas voir l’Afrique comme un simple réceptacle. Elle produit aussi ses propres dynamiques, avec une grande inventivité religieuse.
VIVIANE FORSON
L’Afrique des religions, paru sous la direction de Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Nathalie Bernard-Maugiron et Aurélien Dasré aux éditions Maisonneuve & Larose-Hémisphères (2026).





