Salle Niangoran Porquet du Palais de la Culture Bernard Dadié, Abidjan, il est 20 h30. Les 300 places sont prises. Pas un siège de libre. Sur scène, un homme entre. Tenue de chef d'État, port altier, regard qui toise. C'est Djinandjougou « le mauvais génie », Président tout-puissant de l'Africanide, un État fictif où tout va bien. Sauf que ça gronde dehors. Le dimanche 12 avril 2026, avec « J'ordonne que le temps s'arrête de Kouet Bi Tian François », le Djeli Théâtre de Gbi de Fer présente une satire politique en trois tableaux, mise en scène par Loua Diomandé
Le peuple se plaint. Manque de démocratie, chômage, liberté d'expression muselée. Djinandjougou, incarné par Kouya Gnepa alias Gbi de Fer, consent à les écouter : la secrétaire nationale des femmes battues, celle des femmes célibataires, l'opposition radicale, le peuple dans sa diversité. Sa réponse ? Ils sont dans le meilleur des mondes. La fronde, elle, continue.
C'est le général qui trouve la solution : le problème, c'est le temps. Le temps évolue avec les hommes. Il faut donc arrêter le temps. Dompter le temps. En être le maître. Il recommande les services du Professeur Famian, météorologue de son état, interprété par Digbeu Simplice pour la modique somme de dix milliards. Après hésitation, Djinandjougou débourse quinze. Le peuple continue quand même de gronder. Le Président convoque le météorologue pour s'expliquer. La chute est là : le Professeur Famian n'est autre que le responsable du parti de l'opposition radicale, agissant de concert avec le général pour mettre fin au règne absolu.
La mise en scène de Loua Diomandé est sobre, sans excès. Le décor tient l'essentiel. La lumière travaille en intelligence avec le propos, soulignant les moments de bascule sans en faire trop. Le jeu est naturel, la diction sans reproche. Gbi de Fer est égal à lui-même : précis, habité, avec ce sens du timing comique, qui fait sa marque depuis trente ans. Digbeu Simplice, dans la double composition météorologue et opposant, tient ses deux rôles sans confusion, passant de l'un à l'autre avec aisance. Gbessi Adji, dans le rôle du général, impose une aisance scénique et une diction qui retiennent l'attention.
Dans le public, les réactions divergent. Xavier, spectateur canadien, salue la qualité du spectacle mais s'interroge sur l'audace du propos. « Bon spectacle, mais pièce risquée quand même », dit-il, sous-entendu : une satire du pouvoir aussi directe, dans un contexte africain, ne va pas sans risque pour ses auteurs. Daouda, lui, ne retient que le rire et la jubilation. « Excellente pièce. On a beaucoup ri comme toujours avec Gbi de Fer, comme il sait si bien le faire », confie-t-il.
Ce n'est pas un hasard si le Djeli Théâtre figure au MASA 2026. Fondée en 1991 à Yopougon par Kouya Gnepa, diplômé de l'INA/INSAAC, la troupe s'est imposée via la télévision nationale avec une dizaine de créations théâtrales. En 1995, Gbi de Fer est découvert par le grand public grâce à l'émission Dimanche Passion de la RTI. Depuis, la troupe a produit des spectacles devenus des références du théâtre populaire ivoirien : Les Assaillants, La Batterie, Le Député de Dieu, autant de pièces qui mêlent humour et critique sociale. Parmi les compagnies ivoiriennes retenues dans le volet professionnel du MASA pour cette 14e édition figurent notamment Ivoire Cirque Décalé, la Compagnie Artistique Gue-Zo et L'encre des étoiles, aux côtés du Djeli Théâtre.
Ce dimanche soir, salle comble, la satire de Gbi de Fer a tenu toutes ses promesses. L'Africanide n'existe pas. Mais elle ressemble à quelque chose.
Doutchin Diarra
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