Cocody-Angré. Il est 9 h ce lundi 13 avril 2026. Le soleil est déjà écrasant. D'ordinaire, c'est le chaos : klaxons en continu, chauffeurs qui hèlent les clients depuis leurs portières, passagers qui négocient leurs coursesà la volée. Mais ce matin, rien de tout ça. Les voitures sont garées. Les trottoirs, eux, débordent de passagers.
Des dizaines de personnes, travailleurs, étudiants, ménagères, s'entassent sur les bords de la route. Le regard perdu vers une chaussée anormalement vide. Depuis 7 h, les taxis communaux, les fameux wôrô-wôrô, se font de plus en plus rares sur toute la ligne du boulevard Latrille. Du carrefour Petro Ivoire jusqu'aux Deux-Plateaux Mobile, c'est le silence de la grève.
« Si ta femme est vieille, tu la chasses ? ».
Les raisons de ce débrayage sont multiples. Les chauffeurs ne mâchent pas leurs mots. Kamagaté Moussa, la trentaine, tee-shirt rouge, teint noir, est remonté. « On est fatigué ». Mais ce n'est pas tout. La mairie, dit-il, lui reproche la vétusté de son véhicule et lui interdit de rouler sur sa ligne habituelle. « Ils disent d'aller rouler ailleurs. Ailleurs, c'est où ? ». Il marque une pause, puis lâche, amer : « si tu épouses ta femme et que vous faites dix ans ensemble, si elle est vieille, tu la chasses ? ».
La question des lignes imposées engendre une autre colère. Coulibaly Ibrahim, un autre chauffeur, dénonce un système rigide qui étouffe ses revenus. « Ils disent que si tu fais le boulevard Latrille, tu ne fais que cette ligne. Si tu fais la Palmeraie, tu ne fais que cette ligne. Si tu fais Mahou, pareil. Quand tu vas à la mairie pour tes papiers, on t'interdit tout. Nous, on ne veut pas ».
Cloisonnement des itinéraires, multiplication des taxes
Ce cloisonnement des itinéraires, couplé à la multiplication des taxes syndicales et administratives, pousse les chauffeurs à bout. Un représentant syndical présent sur place confirme le mot d'ordre : « les chauffeurs refusent de rouler. Ils sont fatigués de toutes ces augmentations, de toutes ces injustices. Personne ne bouge aujourd'hui » .
Sur les trottoirs, c'est la débrouille. Bassa Victoire vient de N'Dotré. Elle s'est débrouillée comme elle a pu jusqu'à Angré, espérant attraper un taxi pour rejoindre Cocody et suivre ses cours. En vain. « J'ai dû trimer jusqu'ici. Me voilà obligée de prendre un taxi compteur à 4 000 F pour aller à Cocody, alors que je pouvais partir à 500 F. C'est difficile ». À ses côtés, Kakou Lionel consulte son téléphone, visiblement en retard pour son travail. « Je ne sais même pas comment je vais m'arranger. Si on ne règle pas les choses vite, ça va chauffer ».
Des passants signalent que la grève dépasse les seuls taxis communaux. Même des poids lourds seraient immobilisés, pour les mêmes motifs, sur certains axes.
Des contraintes imposées sans concertation
Ce mouvement s'inscrit dans une longue série de bras de fer entre chauffeurs et autorités à Abidjan. Les taxes syndicales ont parfois bondi de 700 à 1 200 FCFA. Elles ont déjà mis le feu aux poudres par le passé. En juillet 2024, une grève sur l'axe Abidjan-Bassam ciblait les taxes jugées abusives des syndicats de transporteurs, connus sous le nom de Gnambros. Les chauffeurs les accusaient de ponctionner drastiquement leurs revenus.
Du côté de la mairie de Cocody, un arrêté municipal d'août 2025 avait officialisé de nouvelles dispositions. Organisation des lignes, aires de stationnement, grille tarifaire des wôrô-wôrô : tout était revu. Des mesures que les chauffeurs vivent comme une contrainte supplémentaire, imposée sans concertation suffisante.
Les wôrô-wôrô restent pourtant un pilier irremplaçable de la mobilité abidjanaise. Ils desservent des milliers d'usagers chaque jour. Pour les habitués, le transport peut représenter entre 30 000 et 60 000 FCFA par mois. Quand ils s'arrêtent, c'est toute une ville qui boite.
En attendant un dialogue entre syndicats, mairies et autorités du transport, les passagers d'Angré et du Latrille comptent leurs billets et leurs pas.
Claude Eboule





