Ils sont venus avec leurs hautbois traditionnels, leurs tambours sur cadre et leurs cordes électriques. Le Maroc, invité d'honneur de la 14e édition du MASA a présenté, le dimanche 12 avril 2026, deux visages de sa musique avec des artistes à la salle Kodjo Ebouclé du Palais de la Culture Bernard Dadié d'Abidjan : la transe soufie de la Taïfa Aïssawia et le rock amazigh de Ribab Fusion. Dans la salle, des professionnels de quarante pays, une communauté marocaine en nombre et des spectateurs ivoiriens qui ont reconnu, dans les rythmes du nord, quelque chose du terroir.
Créé en 1993 à l'initiative de la Côte d'Ivoire et de l'Organisation internationale de la Francophonie, le Marché des Arts du Spectacle africain (MASA) est la principale plateforme professionnelle de diffusion des arts du spectacle vivant en Afrique. Cette édition réunit des professionnels venus de quarante pays africains pour plusieurs jours de programmation, de rencontres et de transactions artistiques au Palais de la Culture d'Abidjan.
15 heures. Salle Kodjo Ebouclé du Palais de la Culture, Abidjan. Le silence dure une seconde. Puis dix hommes en djellaba(boubou) à rayures violet-gris avec des chaussures fermées jaunes entrent en scène, marchant au pas, voix lancées à l'unisson dans un appel chanté. Derrière eux, leur chef de troupe : Haj Saïd Berrada. La Taïfa Aïssawia de Fès est là.
Le cortège avance vers l'avant-scène sur un balancement rythmé, presque processionnel. Les ghaïtas, hautbois traditionnels au timbre perçant et nasillard, percent l'air en premier. Les daf, tambourins à main tendus de peau fine, instaurent la pulsation. Les bendirs, plus graves, l'ancrent. Puis le dikr monte, collectif, hypnotique : invocations scandées, voix qui s'enroulent, corps qui oscillent. Dans le parterre, une partie du public se lève.
Dans la salle, une communauté marocaine nombreuse avait fait le déplacement. Mehdi, Marocain résidant à Treichville, ne cache pas son émotion. « C'est formidable. Haj Saïd Berrada me fait vivre les sonorités du pays », dit-il. À ses côtés, d'autres compatriotes filment, chantonnent, reconnaissent.
Aux premières loges, Mme Françoise Remarck, ministre ivoirienne de la Culture, observe la scène, visiblement attentive. Au parterre, les professionnels du spectacle vivant venus de quarante pays africains filment avec leurs téléphones.
La Taïfa Aïssawia incarne une tradition vieille de cinq siècles. Fondée à Meknès au XVIe siècle par Cheikh Sidi Mohamed Ben Aïssa, la confrérie soufie a traversé le temps sans se dissoudre. Haj Saïd Berrada, cinquième d'une lignée familiale de moqaddems, chefs spirituels délégués par la zaouïa-mère, est aujourd'hui le dépositaire le plus reconnu au Maroc et à l'international. Ce n'est pas un spectacle folklorique : c'est un rituel vivant où chant, danse et transe collective forment un tout indissociable.
17 heures. Même scène, autre registre. Ribab Fusion monte sur les planches. Foulane Bouhssine, fondateur agadiri du groupe, branche son ribab violon monocorde du Souss au son chaud et râpeux dans un ampli. Le son qui sort est autre chose : blues, reggae, funk, tout cela traversé par les mélodies amazighes du sud marocain. La batterie, le saxophone, la trompette et la guitare électrique propulsent la salle dans une autre dynamique. Une partie du public danse.
La découverte est aussi du côté ivoirien. Alex, spectateur présent dans la salle, dit avoir entendu quelque chose de familier dans cette musique venue du nord du continent. « C'est la première fois que je découvre les sonorités marocaines, qui sont quelques-unes semblables à celles du terroir ivoirien dans la rythmique », confie-t-il.
Deux groupes, deux patrimoines, un même territoire. Le Maroc au MASA 2026 ne joue pas la carte de l'uniformité. Il expose sa fracture créatrice : le soufisme urbain de Fès face au rock amazigh d'Agadir. Et ce dialogue-là, ce dimanche à Abidjan, a trouvé un écho des deux côtés de la salle.
Doutchin Diarra





