Sur le boulevard Germain Coffi Gadeau (précédemment François Mitterrand) à Cocody, trois échangeurs sortent de terre depuis juin 2023. Grue, caissons métalliques, boulonneuses en hauteur, le chantier tourne, y compris la nuit. Un tablier qui monte travée après travée ici, un ouvrage presque achevé là, un troisième qui démarre à peine son montage structurel. Les riverains comptent les mois. Les 70 000 usagers quotidiens aussi. Les délais annoncés ne sont plus une promesse abstraite. Juste une date à tenir.
Le 3 avril 2026. L'odeur arrive avant le bruit. Huile de graissage, diesel, latérite rouge soulevée par les roues des camions depuis des mois, jusqu'à en teinter les bas de portails et les feuilles des arbres voisins. Sur le boulevard Germain Coffi Gadeau, à 7 h 45, le soleil est encore oblique. Les machines, elles, tournent depuis l'aube.
Premier arrêt, à hauteur de l'École de Police. La structure est là. Elle écrase le carrefour de sa hauteur : cinq travées d'acier gris sur des piliers qui montent droit au-dessus de la chaussée défoncée. De loin, ça ressemble à quelque chose d'achevé. De près, non.
Ce qu'on voit d'abord, ce sont les caissons. Des poutres métalliques rectangulaires, creuses, fabriquées en usine et acheminées par convois, chaque segment pèse plusieurs dizaines de tonnes. Sur le tablier, des ouvriers en gilets haute visibilité travaillent par paires, penchés sur des jonctions. Ils boulonnent. Des boulonneuses pneumatiques crépitent par rafales courtes, sèches, puis s'arrêtent. Chaque boulon à haute résistance est serré à la clé dynamométrique. Un travail millimétré à dix mètres au-dessus de la route.
En dessous, une grue hydraulique pivote, câble tendu sur le segment suivant. Un signal de la main. La pièce descend, se pose sur ses appuis. Les boulons suivent. C'est ainsi que ça monte, segment par segment, caisson rejoignant le précédent jusqu'à ce que la travée soit complète. Le béton viendra après, coulé par-dessus la charpente métallique pour former la dalle de roulement. Pour l'instant, c'est l'acier qui fait la loi.
Sur le trottoir du côté est, un vendeur de café ambulant a posé son thermos sur un plot de béton. Ses clients sont les ouvriers du chantier et les rares piétons qui longent la barrière orange, faute d'autre passage. « Avant, j'avais les étudiants et les passants. Maintenant j'ai les gars du chantier. C'est pas le même rythme ». Il dit ça sans amertume, en versant du café dans un verre jetable.
Sur la route, le flux de voitures passe lentement à la demande de deux policiers de la Circulation et Police routière postés en bordure du chantier. Koué Isidore, chauffeur de taxi, fait l'aller-retour Cocody-Bingerville une dizaine de fois par jour. Il connaît chaque barrière, chaque déviation. « Avant, je passais ce carrefour en trois minutes aux heures creuses. Maintenant c'est vingt minutes minimum, même le dimanche matin. Ça mange ma journée. »
Les foreuses ne se font plus entendre
Plus loin, toujours sur le boulevard, à la Riviera Palmeraie, le deuxième échangeur du projet, au carrefour dit « Après-Barrage », que signalent la gare de woro-woro (taxis communaux) et les flux permanents de passagers qui s'y croisent, à mi-chemin entre l'École de Police et Bingerville, le bruit a changé de nature. Les foreuses se sont tues depuis des semaines : les pieux sont en terre, les semelles coulées, les piliers debout. Ce qui reste, c'est le cliquetis des outils de finition : visseuses électriques par intermittence, chocs métalliques légers, frottement d'un outil sur une surface d'acier. En hauteur, sur des échafaudages tubulaires, des hommes posent les équipements de voirie, garde-corps, joints de chaussée, appareils d'appui.
Une femme sort d'une concession avec un balai. Elle balaye devant sa porte, lentement, comme chaque matin depuis deux ans, sauf que la poussière revient aussi vite. Elle lève les yeux vers l'ouvrage, puis les rebaisse sur le trottoir. « Les foreuses se sont arrêtées depuis quelques semaines. Mes vitres ne tremblent plus la nuit ». Elle reprend son balai.
À quelques mètres, Adjoua Mensah tient une boutique en bordure du chantier. « Depuis les travaux, j'ai perdu au moins un tiers de ma clientèle. » Elle marque une pause. « Mais quand ce sera fini, je vais en profiter. »
Sur la voie principale, un agent en gilet vert-citron fait signe à une file de véhicules d'avancer. Les klaxons sont rares à cette heure.
Doutchin Diarra





