Chaque année, Paquinou vide les villes et remplit les gares. Ce jeudi 2 avril 2026, à la gare d'Abobo Anonkoua-Kouté, l'une des principales têtes de ligne du nord d'Abidjan, la grande transhumance a déjà commencé. Paquinou, c'est le nom baoulé de la fête de Pâques. Prévue le dimanche 5 avril, elle est l'occasion pour des milliers de familles de rentrer au village. Mais les files sont déjà interminables, les cars bondés, les tarifs négociés au forcing et les familles séparées à cause de la forte demande. Reportage au cœur de la grande transhumance.
Il est 6 h 17. Le soleil n'est pas encore tout à fait levé sur Abobo Anonkoua-Kouté. Mais la gare routière, elle, tourne à plein régime depuis des heures. Dès l'entrée, les rabatteurs fondent sur les arrivants. « Bouaké ? Yamoussoukro ? Toumodi ? » Pas de bonjour, pas de préambule. Le ton est celui d'une journée qui n'attend pas. Sur le parking bondé, des rangées de cars attendent, moteurs froids, chauffeurs en causette.
Mais la scène, à l'intérieur, est d'une autre nature : nourrissons dans les bras, enfants accrochés aux jupes, ballots de bananes plantain posés à même le sol, sacs de voyage empilés contre les murs. Des passagers assis à côté de leurs bagages discutent. D'autres, téléphone vissé à l'oreille, parlent fort : « Tu es où ? Je n'ai pas encore eu de tickets. Dépêche-toi. » Les longues files d'attente avancent difficilement à la gare de l'Union des transporteurs de Bouaké (UTB).
Adjoua Koffi, 44 ans, vendeuse de condiments au marché d'Abobo, est arrivée à 4 heures du matin, son bébé attaché dans le dos, deux cartons à ses pieds. Elle devait partir hier. Le car était plein. « Mon mari est déjà au village depuis lundi. Moi je suis encore là. Si je rate encore aujourd'hui, ma belle-mère va dire que je ne respecte pas la famille. » Elle dit ça sans drame, comme un fait. Puis elle regarde la file devant elle. Longue.
À quelques mètres, Kouassi Brou, 31 ans, chauffeur de gbaka le reste de l'année, négocie avec un transporteur privé. Le tarif Abidjan-Toumodi tourne autour de 4 500 F CFA. « En période de Paquinou, ils font leur prix. On sait tous que tu n'as pas le choix. » Il haussera les épaules en montant dans le véhicule.
À l'entrée sud du parking, deux hommes ont trouvé une autre solution : ils négocient un mini-car pour Yamoussoukro, à 5 000 F par tête, quinze passagers au total. Pas loin, un couple tranche net : « Jusqu'à midi, si on n'a pas de tickets, on prend un Yango. »
Les tarifs officiels eux, n'ont pas bougé : Abobo-Bouaké, 7 100 F en car ordinaire, 8 100 F en car prestige, avec écrans TV et ports USB, sans arrêt en cours de route. Abobo-Toumodi ou Bocanda : 4 500 F.
Un responsable de gare, qui a requis l'anonymat, précise que le parc automobile a été renforcé d'une quarantaine de cars. « Depuis hier, on effectue une vingtaine de voyages par jour, plus de 3 500 passagers. Les vendredi et samedi, ce chiffre sera multiplié par deux ou trois. » Aux premiers départs : Dimbokro, 8 h 30, entre 4 000 et 4 500 F selon le car, les facturiers sont débordés, préoccupés à annoncer les tarifs des bagages pendant que les chargeurs courent poser leurs étiquettes sur les sacs.
Assis sur ses bagages, un vieux monsieur en boubou bleu patiente seul. Konan Yao, 67 ans. Il rentre à Sakassou, comme chaque année depuis quarante ans. À ses pieds, un carton soigneusement ficelé, bouteilles de vin bouchon et sachets de vin achetés à Abidjan. « Là-bas ils en ont. Mais le mien est pour ceux qui m'attendent. » Une façon, à lui, d'arriver les mains chargées devant les ancêtres et les vivants. Il lève les yeux. Un car démarre dans un nuage de fumée noire. La file se resserre d'un mètre. Et se reforme aussitôt.
Doutchin Diarra





