En 1998, l’État ivoirien confie à CI-Logistique la gestion du Guichet unique automobile(GUA) pour 30 ans, afin de centraliser à Vridi les démarches d’importation et d’immatriculation. Accueillie avec enthousiasme par les professionnels lassés des tracasseries administratives, la réforme s’est rapidement muée en désillusion.
Le Guichet unique automobile (GUA) est une plateforme en ligne qui centralise l'ensemble des services liés aux véhicules et à la sécurité routière en Côte d'Ivoire : demande d'immatriculation, ré-immatriculation, mutation, fabrication locale et délivrance de laissez-passer, dédouanement. À son lancement, les usagers saluent cette modernisation censée simplifier leurs démarches. Mais l'enthousiasme retombe vite.
Dès 2012, les signaux d'alarme s’allument. Un séminaire réunissant douanes, transporteurs et importateurs se tient à l'hôtel Tiama pour tenter de « soigner les maux » du GUA. On y propose des mesures de bon sens : clarifier les paiements, créer un numéro vert, instaurer un recours pour les usagers. Dans les faits, peu de choses changeront.
En novembre 2015, des centaines d’importateurs manifestent à Vridi contre un système jugé à bout de souffle : délais multipliés (de 15 jours à plusieurs mois), frais opaques de 135 000 à 300 000 F CFA, vols d’accessoires, dossiers égarés et dessous de table devenus monnaie courante. La Fédération des syndicats d’importateurs de voitures d’occasion (FSIVO-CI) peine à contenir une colère qui accuse le GUA d’« affairisme ».
Fraude massive
En mars 2018, une fraude massive est révélée : plus de mille véhicules immatriculés sans paiement des droits. Le 27 avril, 18 responsables du GUA et de CI-Logistique sont arrêtés, pour un préjudice estimé entre 2 et 15 milliards de F CFA. Le Guichet est paralysé : 50 véhicules dédouanés par jour contre 400 auparavant, frais de stockage en hausse et grève des employés le 7 mai. Selon Cyrille Djehi, un syndiqué, plus de 1 000 véhicules restent bloqués, signe d’un système à l’arrêt. Après ce scandale, le gouvernement promet un nettoyage et annonce un audit. Ses résultats n’ont jamais été publiés.
Le système Sydam Auto est lancé, les recettes du GUA passant de 102 milliards de francs CFA en 2017 à 176 milliards en 2021. Pourtant, sur le terrain, les usagers dénoncent toujours lenteurs et blocages : les dossiers prennent désormais une à deux semaines, et le travail reste paralysé.
Derrière ces chiffres de recettes qui ne cessent de grimper, il y a des parcours semés d'embûches, vécus par ceux-là mêmes qui font vivre cette manne financière. Mme Koné Aïcha, qui importe des voitures d’occasion, se souvient encore de son aventure de janvier 2025. Elle avait fait venir une Toyota Corolla 2015 du Japon. Le véhicule est arrivé au port de Vridi le 8 janvier. « On m’avait assuré que tout serait terminé en deux semaines, grand maximum », raconte-t-elle. En réalité, il a fallu trente-trois jours.
Sans « un petit geste », le véhicule reste bloqué
Après un premier versement de 185 000 F CFA à CI Logistique, son dossier a été jugé incomplet, puis il a tout simplement « disparu » avant d’être reconstitué. Les allers-retours au GUA n’avançaient à rien, jusqu’à ce qu’un agent lui souffle l’idée d’un « petit geste » de 25 000 F CFA. Elle a finalement pu récupérer sa voiture le 10 février. Au final, la note s’élève à 290 000 FCFA : frais cumulés, stockage prolongé, déplacements, photocopies et « dessous-de-table » compris. Le délai a été deux fois plus long que promis. « Je vais revendre cette voiture plus cher pour absorber toutes ces pertes. C’est le client final qui trinque. Mais que faire ? Si je ne joue pas le jeu, mon véhicule reste bloqué sans limite », confie-t-elle, résignée.
Passer par un concessionnaire n’offre pas non plus la rapidité, mais peut éviter certains tracas. C’est le cas avec M. Kanga, qui a acheté son véhicule chez un concessionnaire local. Grâce à son accompagnement, il a obtenu son immatriculation au bout de cinq mois, sans frais cachés. « J’ai eu de la chance », admet-il. Selon lui, les délais peuvent facilement s’étirer jusqu’à un an, selon le concessionnaire et ses relations avec l’administration.
La concession de 30 ans expire en 2028
En juin 2023, Touré Souleymane prend la tête du GUA et reçoit l’année suivante des prix pour son efficacité et le nouveau système d’immatriculation initiale des véhicules (NSIIV). Mais, sur le terrain, les importateurs dénoncent toujours des délais interminables, frais opaques et parcs saturés. Les autorités annoncent, le 3 février 2026, des contrôles renforcés sur les plaques, avec amendes et fourrières. Elles rappellent que « ces mesures visent à garantir la sécurité de tous et à assurer l'efficacité du Système de Transports intelligent. Elles invitent l'ensemble des usagers au respect du code de la route et à faire preuve de civisme », sans toutefois s’attaquer aux dysfonctionnements persistants du GUA.
La Direction générale des Transports Terrestres n’a pas répondu à nos sollicitations sur la question des délais, les frais et la corruption au GUA. CI-Logistique a précisé : « Pour immatriculer votre véhicule en Côte d'Ivoire, il faut vous adresser à la Direction des Transports terrestres. Il vous faudra fournir la carte grise, faire vérifier la conformité du véhicule, passer le contrôle technique et souscrire une assurance. Ensuite, une plaque unique vous sera attribuée, moyennant des frais qui peuvent varier. L'immatriculation est à renouveler tous les 1 à 5 ans, en présentant des documents à jour. Attention, si vous roulez sans immatriculation valide, vous risquez une amende, l'immobilisation de votre véhicule, voire sa confiscation. »
Le Guichet Unique Automobile, censé simplifier les importations, est devenu un système coûteux marqué par corruption et lenteurs. Les promesses de réforme sont restées sans effet. La concession de 30 ans expire en 2028 : l’État devra alors choisir entre prolonger un modèle décrié, lancer un appel d’offres transparent ou reprendre la gestion. D’ici là, les importateurs continueront de subir des coûts élevés dans l’opacité.
Doutchin Diarra






