L'artisanat est bien plus que de simples objets. C'est un héritage vivant, une fierté qui rayonne bien au-delà de nos frontières et attire des passionnés du monde entier. Il est malheureusement menacé par une nouvelle forme de contrefaçon qui se propage à une vitesse inquiétante, dopée par les imprimantes 3D, les copies numériques, les certificats falsifiés et la puissance des réseaux sociaux.
Les faux d'autrefois se limitaient à des imitations grossières, écoulées sur les marchés. Faciles à repérer, elles ne mettaient pas vraiment en péril le travail des artisans. Aujourd'hui, la contrefaçon est devenue une industrie, et elle s'est perfectionnée. Grâce aux scanners 3D, on peut reproduire une sculpture en quelques heures, avec une précision qui donne le vertige. Les motifs traditionnels des bogolans ou des kentes sont numérisés, puis imprimés en série sur des tissus qui en imitent l'apparence. Des peintures sont photographiées en haute résolution et leurs tirages sont parfois vendus comme des originaux. Et pour écouler ces copies, les faussaires utilisent les réseaux : Facebook, Instagram ou WhatsApp leur servent de vitrine, attirant des acheteurs séduits par des prix dérisoires. Face à cette nouvelle forme de piraterie culturelle, beaucoup d'artisans, peu familiers des outils numériques, se sentent désarmés.
Victimes de copies frauduleuses
Dans son petit atelier de Treichville, Sarr, bronzier de père en fils, ressent un goût amer en découvrant que ses statuettes traditionnelles, fruit d'un long savoir-faire, ont été copiées par impression 3D et écoulées sur les réseaux sociaux. À Cocody, Mme Koné Mariam, une céramiste voit ses vases aux motifs uniques, qu'elle dessinait patiemment, se retrouver sur des « Marketplace » à l'étranger, sans qu'elle en sache rien. Au Plateau, Hamed, bijoutier d’art, a le cœur serré en constatant que ses pièces uniques sont imitées à bas coût avec des métaux plaqués et des pierres synthétiques. À Adjamé, le tisserand Konaté Karim assiste, impuissant, à la banalisation du bogolan, ce tissu sacré désormais supplanté par des impressions industrielles sans âme. Désarmé, il a dû pour survivre, abandonner son art et se reconvertir dans la vente d’œufs. À Yopougon, Anne Sophie peintre, découvre un jour que ses tableaux, empreints de son histoire, sont reproduits numériquement et vendus à l'aveugle, sans aucun contrôle. Ces récits, loin d'être des cas isolés, racontent une réalité qui ronge le quotidien : les artisans d’art ivoiriens se retrouvent pris dans un engrenage impitoyable où leur créativité, leur patrimoine, devient la matière première de contrefacteurs bien organisés.
Les marchés traditionnels restent des lieux où copies et originaux se côtoient, semant la confusion chez les acheteurs. En ligne, les annonces douteuses se multiplient, proposant des pièces soi-disant uniques à des prix trop beaux pour être vrais. Quant aux importations, elles arrivent souvent par cargaisons entières, mélangées à des produits légitimes, ce qui complique énormément le travail des douanes. Difficile de mesurer l’ampleur réelle du phénomène : beaucoup de victimes ne portent pas plainte, soit par manque de preuves, soit par peur des conséquences. Cette opacité contribue malheureusement à reléguer le problème à un second rang.
Des impacts multiples et dévastateurs
Sur le plan économique, les pertes financières sont considérables. Chaque artisan interrogé estime avoir perdu plusieurs centaines de milliers de francs CFA en une seule affaire de contrefaçon. Au demeurant, la contrefaçon ne fait pas que vider les portefeuilles, elle étouffe l'âme même de l'artisanat ivoirien. Derrière les chiffres, ce sont des familles entières qui voient leur gagne-pain menacé, des ateliers qui luttent pour survivre.
Mais le vrai drame est ailleurs : il est dans cette lente érosion de ce patrimoine. Des techniques séculaires comme le bogolan ou le travail du bronze perdent leur sens profond, leur aura sacré, pour finir en simples objets sans histoire sur un étalage. Cette tromperie a aussi un goût amer dans la bouche des clients. Trompés une fois, ils deviennent méfiants, au point parfois de douter de la sincérité des véritables artisans. Et le pire, c'est que ces copies ne sont pas seulement mensongères, elles peuvent être dangereuses. Fabriquées avec des matériaux de pacotille, des métaux toxiques, elles mettent la santé des gens en danger. Au final, chaque fausse œuvre vendue, n'est pas qu'une escroquerie, c'est un peu une composante de la culture ivoirienne qui s'efface.
Doutchin Diarra






