On peut pêcher tous les jours dans la lagune Aby, sauf le mercredi. En effet, selon la tradition, il est formellement interdit de lancer son filet ou son hameçon à l’eau ce jour-là, pour s’approvisionner en poissons ou autres produits halieutiques. Mais derrière cette tradition, se cachent en réalité des raisons mystiques et sociales qui sont encore scrupuleusement respectées aujourd’hui.
La lagune Aby, située dans le Sud-Est de la Côte d'Ivoire, est un vaste complexe lagunaire comprenant les lagunes Aby, Tendo et Ehy. Elle s’étend précisément sur les localités d'Adiaké, d'Aboisso, de Maféré et de Tiapoum. Cette étendue d'eau de 424 km² est un lieu riche en biodiversité et en traditions. Elle est exploitée par une population qui vit essentiellement de la pêche. Cependant, une règle ancestrale persiste, imposant un jour de repos particulier à tous les pêcheurs.
Lorsqu'on interroge les habitants de la région, la réponse à la question « Pourquoi ne pêche-t-on pas le mercredi ? » est souvent simple : « C'est la tradition. » Mais cette tradition aurait des racines profondes, liées à des croyances mystiques. Selon certains anciens de N’zobénou, Frambo et N’guiémé, le mercredi est un jour sacré où les génies, appelés « bossons » en langue locale, se réunissent sur les lagunes. Ce jour serait alors consacré à leur « rendez-vous lagunaire », un moment où ils se manifestent pleinement et reçoivent des présents offerts par des autochtones. La légende raconte même que tous ceux qui ont osé braver cette interdiction, se seraient retrouvés à pêcher des bébés ou des créatures étranges, des prises jugées anormales et terrifiantes.
Nous avons rencontré des témoins qui ont voulu garder l'anonymat. Le premier groupe d’interlocuteurs affirme que ces événements surnaturels ont été suffisamment fréquents, pour que les communautés consultent les oracles. Selon les révélations des devins, la présence des génies est particulièrement forte chaque mercredi. Cette croyance, partagée par une majorité, a conduit à l’instauration d’une règle ferme : l'interdiction de la pêche ce jour-là. La légende d'un pêcheur d’Edjambo qui, après avoir capturé un nourrisson dans son filet, aurait abandonné son travail et fui la lagune, illustre la crainte qui accompagne cette pratique.
Jour de marché et de repos
Cependant, une explication plus plausible est également avancée. Selon des anciens d’Allangouanou, Ehoussou et Akounougbé, le mercredi correspond traditionnellement au jour de marché dans la plupart des villages voisins. Il est donc considéré comme une journée de repos pour les pêcheurs.
Cette règle sociale a permis de mieux organiser les activités économiques locales. Les pêcheurs respectaient ce jour de pause, car c'était aussi un moment pour s'approvisionner et échanger avec les autres communautés.
Le non-respect de cette règle était sévèrement puni par les coutumes locales, et l'interdiction de la pêche le mercredi était perçue comme une manière de maintenir l'harmonie et l'ordre dans les villages. Au fil du temps, cette règle est devenue partie intégrante de la vie communautaire.
Un respect absolu de la tradition
Aujourd'hui encore, les pêcheurs et toutes autres personnes tirant profit des activités de pêche, de même que les populations locales, la considèrent comme une règle d'or, à laquelle ils vouent un respect tout aussi rigoureux. Que ce soit par crainte des génies ou pour une croyance ferme des coutumes , cette tradition persiste et continue de marquer la vie des populations depuis toujours établies autour de la lagune Aby.
Ainsi, à la frontière entre la mystique et la tradition, la pêche à la lagune Aby s'inscrit dans un respect profond des valeurs ancestrales. Ce mercredi, jour sacré et mystérieux, continue de faire l'objet de légendes et de rites qui, bien que largement respectés, suscitent encore de nombreuses interrogations parmi les jeunes générations et des allochtones.
Doutchin Diarra






