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L’enquête du jeudi. Côte d’Ivoire. Illettrés et analphabètes dans la jungle du monde connecté

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Dans les marchés, les familles, les rues animées de la Côte d’Ivoire, ils sont nombreux à vivre chaque jour des réalités invisibles aux yeux des lettrés. Ils, ce sont ces hommes et femmes illettrés ou analphabètes qui, malgré les barrières de l’écriture, tentent tant bien que mal de s’adapter à un monde toujours plus connecté, plus numérique, plus exigeant.

Des simples achats au marché aux transferts d’argent via mobile money, en passant par la reconnaissance des numéros de téléphone ou la gestion des petites affaires, chaque geste du quotidien devient un défi à relever pour les illettrés et analphabètes évoluant pour la plupart dans le secteur informel. Et pourtant, ils tiennent bon, à leur manière.

« Je connais les billets, mais l’argent sur le téléphone c’est compliqué »

Au marché de Cocovico à Angré, Ali, jeune commerçant de 28 ans, vend des accessoires de maquillage depuis plus d’une décennie. Arrivé de Guinée à l’âge de 15 ans, il n’a jamais fréquenté l’école classique. Son unique instruction, il l’a reçue à l’école arabe. « Quand on me donne de l’argent, je dis le montant en arabe. Comme ça je sais combien de francs je tiens en mains. C’est comme ça que j’ai appris. Mais pour le téléphone là, c’est difficile. Je connais les billets là, mais l’argent sur le téléphone, c’est compliqué. Le téléphone même est compliqué. Moi je n’ai que WhatsApp, je ne comprends pas les autres applications », confie-t-il, en réorganisant ses paquets de faux cils et de rouge à lèvres.

Adapté au cash, perdu dans le digital, Ali fait partie de cette génération d’analphabètes fonctionnels qui ont développé leurs propres techniques de survie. Mais avec l’essor des paiements électroniques, il se sent de plus en plus exclu. « Quand on me fait un envoi, je suis obligé de demander à mes amis ici de me dire combien on m’a envoyé. Moi-même je ne peux pas lire ».

« J’ai appris à enregistrer les numéros. Mais comme je ne peux pas écrire le nom des gens »

Rebecca, elle, est nounou dans une famille à Abidjan. Mère d’une petite fille, elle n’a jamais appris à lire, écrire ou même compter. Et pourtant, son téléphone est son principal outil de contact. « J’ai appris à enregistrer les numéros. Mais comme je ne peux pas écrire le nom des gens, je tape des lettres au hasard. Xxe Zairjbd, rrmmab… C’est moi seule je comprends. Dès que ça sonne, je sais qui appelle ». Pour l’argent, son apprentissage s’est fait sur le tas. « Quand je travaillais dans les bars, ma patronne m’a montré un peu. Je reconnais les billets, je me débrouille. Quand je vois 10 000, je sais que c’est 10 000. Mais parfois, je me trompe sur la monnaie ».

Les illettrés ne sont pas inactifs. Ils développent des systèmes, des repères, des techniques pour s’insérer dans une société qui ne leur est pas toujours favorable. Malheureusement, ils n’échappent pas toujours aux personnes de mauvaise foi.

Victimes d’arnaques, d’abus de confiance

En effet, cette débrouillardise ne suffit pas toujours. Car derrière leur quotidien, se cachent aussi des histoires d’arnaques, d’abus de confiance, de pertes financières. Ali en a déjà été victime. « Une fois, un client m’a montré un faux reçu Wave. Il m’a dit qu’il a envoyé l’argent, j’ai regardé, j’ai rien compris. J’ai donné les produits. Jusqu'à aujourd'hui, je n’ai jamais vu cet argent ».

Pour les personnes comme Rebecca, la peur est constante. « Je ne clique jamais seule. Quand on m’envoie un lien ou un message avec des chiffres, j’appelle quelqu’un. J’ai peur de me tromper ». Ce manque d’autonomie numérique crée une dépendance, parfois exploitée par des individus malintentionnés. Les victimes sont souvent silencieuses, par honte ou par méconnaissance de leurs droits.

Une solution innovante

La question de l’accès des analphabètes au numérique préoccupe aussi d’autres pays africains. En Éthiopie, où plus de 70 % des adultes sont illettrés, une étude publiée sur link.springer.com a exploré cette problématique. Les chercheurs ont observé que, malgré leur incapacité à lire, beaucoup reconnaissent les billets grâce à leur couleur, taille ou image. À partir de ces observations, un prototype de système de mobile money a été conçu. Il s’appuie sur des photos réelles de billets, un système de glissement tactile pour les faire défiler, et des icônes simples pour envoyer ou recevoir de l’argent. Le montant est même prononcé à voix haute pour éviter toute confusion. Ce système, basé sur l’intuition visuelle et la mémoire gestuelle, permet aux illettrés de gérer leur argent numérique sans savoir lire. Une solution à la fois simple, inclusive et efficace.

Une réponse progressive

En Côte d’Ivoire, l’analphabétisme reste un défi majeur. Selon les chiffres de l’UNESCO relayés par le ministère de l’Éducation nationale et de l’Alphabétisation, 47 % des personnes âgées de 15 ans et plus sont concernées avec une prévalence chez les femmes et en milieu rural. Face à cette réalité, l’État a engagé des actions structurées. Depuis 2021, quatre directions spécialisées ont été créées pour mieux encadrer ce secteur. La Direction de l’Alphabétisation des Adultes, des Jeunes et des Enfants (DAAJE), par exemple, cible les adultes sans formation scolaire, les enfants déscolarisés ou issus d’écoles coraniques. Avec le Programme social du gouvernement (PsGouv), 18 000 adultes devraient être formés entre 2022 et 2024, dont 1 000 par des approches numériques. Chaque année, 6000 bénéficiaires rejoignent ce programme, accompagnés de 600 alphabétiseurs répartis sur le territoire. En parallèle, plusieurs ONG locales proposent des cours du soir ou des ateliers pratiques, dans les marchés ou les quartiers populaires.

Qu’ils soient vendeurs, aides ménagères, conducteurs ou cultivateurs, des millions d’ivoiriens analphabètes vivent chaque jour avec la peur de se tromper, de se faire avoir, ou simplement d’être dépassés par un monde en perpétuelle mutation. Mais les efforts conjugués de l’État, des associations, et d’initiatives innovantes venues d’ailleurs offrent un espoir. En adaptant les outils numériques à tous les niveaux de compréhension, en valorisant l’apprentissage tout au long de la vie, la société ivoirienne peut progressivement devenir plus juste, plus inclusive. Parce qu’en fin de compte, savoir lire, écrire, compter c’est bien plus qu’un savoir. C’est une liberté.

Claude Eboulé


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