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Côte d’Ivoire.Enfants de la rue : Le calvaire des filles-mères

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Dans ce centre de transit, les pensionnaires retrouvent goût à la vie. (Photos : Sébastien Kouassi)


Abandonnées par leurs familles, des adolescentes devenues mères malgré elles essaient de se reconstruire.

Clarisse K., adolescente de 16 ans, est toute triste. Son regard est figé sur sa robe bleue qu’elle n’arrête pas de froisser. Cet après-midi du 4 septembre, au Centre de transit communautaire de l’Ong Cavoequiva, une organisation qui œuvre essentiellement pour le bien-être et la défense des droits de l’homme en général et ceux de l’enfant et de la femme en particulier, Clarisse K. est toute malheureuse. Et pour cause, c’est dans la rue qu’elle a été victime (à 14 ans) d’abus sexuels à la suite desquels elle a été dépistée positive au Vih-Sida, aux Mst et aussi à l’hépatite.

Clarisse K. contractait ainsi sa première grossesse. Fuyant tout regard, la voix à peine audible, elle se rappelle, comme si c’était hier, ses deux années d’errance dans les rues d’Abidjan, particulièrement à Yopougon-Ananeraie. « J’ai été chassée de la maison familiale à l’âge de 14 ans par ma marâtre avec la complicité de mon géniteur, au motif que je serais un enfant illégitime.

J’ai dû m’adonner à la mendicité pour avoir ma pitance quotidienne, prendre mes bains dans les toilettes publiques au Banco 2 et même dormir dans des maisons inachevées. Un jeune peintre de 23 ans a profité de ma vulnérabilité pour abuser de moi. Celui que je considérais, au départ, comme un bienfaiteur pour m’avoir donné 500 FCfa, un jour, pour pouvoir manger, n’en était pas un. Il fut le premier à coucher avec moi dans la maison inachevée qui me servait de gîte », confie-t-elle avant de fondre en larmes. Et d’ajouter, en sanglots, que son nourrisson de deux mois lui a été arraché par un de ses bourreaux d’hier : « J’ai renoué avec celui qui m’a pris la virginité.

Tout semblait bien se dérouler jusqu’au jour où, avec la complicité de ses parents, il m’arracha mon enfant qui n’avait que deux mois ».



Clarisse K. n’est pas la seule à vivre ce calvaire des filles-mères de la rue. Elles sont nombreuses, les adolescentes qui se trouvent dans cette situation. Kéita B., 17 ans, en est une illustration parfaite. Après une fugue à la suite d’un mariage forcé avec un vieil homme, avec la complicité de sa sœur aînée, elle s’est retrouvée dans la rue avec une grossesse contractée au moment où elle dormait à la belle étoile au marché Gouro d’Adjamé. « Je lavais les assiettes chez des vendeurs de garba. Je ne veux plus retourner dans ce mariage forcé. Je veux accoucher dans le Centre de transit puisque je suis enceinte de huit mois », confie-t-elle.



Abusées pour des fonds de commerce



Dans cet univers, des individus profitent de l’innocence des jeunes filles pour se faire de l’argent, les livrant à la prostitution. Clarisse K. n’a pas voulu passer sous silence cet acte ignoble. « Mon partenaire m’a transformée en prostituée en me recommandant d’offrir mes « services » à ses amis. Notamment des ouvriers, des maçons. Après des nuits d’abus sexuels, ces derniers me donnaient entre 500 et 5000 FCfa. Quand ils refusaient de se protéger, ils me proposaient la somme de 5000 FCfa ».

Elle raconte que c’est une patrouille des agents de la sécurité du 13e arrondissement de Niangon (commune de Yopougon) qui l’a tirée de ce pétrin. Quant à O. M, elle dit être victime de trafic d’enfants. Une de ses tantes l’aurait « vendue » à un homme. Lorsqu’ils sont arrivés à Dabou, cet homme a abusé d’elle. O.M ne doit son salut qu’à l’intervention des voisins.



Elles retrouvent le goût à la vie



La plupart des mères adolescentes ont été recueillies au Centre de transit de l’Ong Cavoequiva qui leur a redonné goût à la vie, grâce à des campagnes de sensibilisation. Clarisse K. et ses amies le reconnaissent. « Je me sens bien et surtout en sécurité », a-t-elle témoigné. Exprimant sa reconnaissance à l’Ong qui lui a prodigué des soins de santé prénatals, avec l’appui financier de l’association de transit.

Dans ce Centre, certaines sont prises en charge par l’Ong qui leur apprend à lire et à écrire, grâce à l’encadrement d’éducateurs spécialisés, de psychologues. « Notre mission consiste à faire sortir les enfants de leur vulnérabilité.



Après des séances d’écoute avec les éducateurs spécialisés et le psychologue, nous décelons des informations utiles qui nous serviront, par la suite, à retrouver les proches des victimes.

Celles-ci ont, tout au plus, trois mois à passer dans ce centre de transit avant de renouer le contact avec leurs parents », indique l’assistante de programme, Adeline Loukou. Elle dit avoir gardé de bons souvenirs de retrouvailles de pensionnaires avec leurs familles. « Nous sommes des mères de famille et nous nous attachons à nos pensionnaires. Bien souvent, il nous arrive de pleurer avec des parents, lors des retrouvailles », a-t-elle ajouté émue.





Mariam Ouattara, directrice exécutive de l’Ong Cavoequiva :« Pas facile de les amener à reprendre goût à la vie »



De sa création à ce jour, combien de pensionnaires ont été reçus par l’Ong Cavoequiva ?



A sa création, l’Ong Cavoequiva fonctionnait comme un espace de jeux, jusqu’à la création du Centre de transit en 2011. De cette époque à ce jour, nous avons enregistré plus de 1 500 pensionnaires.

Mais, si l’on prend en compte tous les chiffres depuis la création de l’Ong jusqu’à ce jour, nous avons pu apporter du soutien à plus de 5000 jeunes garçons et filles.

Pendant cette crise sanitaire, vous avez recueilli plusieurs enfants de la rue.

Comment s’est fait le contact ?



Nous travaillons en collaboration avec des structures telles que la police, chargée de la lutte contre la délinquance juvénile, la Direction de la protection de l’enfant, les commissariats, la gendarmerie.

Sans oublier que la communauté elle-même nous a envoyé des enfants de cette tranche d’âge.



Comment la prise en charge des filles-mères qui viennent au centre avec leur bébé se fait ?



C’est une situation délicate. Les filles-mères ne sont pas encore des adultes. Quand elles arrivent au centre, elles sont presque à terme.

Ici, nous faisons la prise en charge prénatale jusqu’à l’accouchement. Idem pour celles qui viennent ici avec leurs bébés après que la police les a interpellées ou reçues dans des centres sociaux.



Concrètement, comment elles sont traitées dans le centre ?



Il faut dire que le début n’a pas été du tout aisé, parce que les enfants ne comprenaient pas le changement brusque d’environnement. Notamment, il ne fallait plus se saluer, il fallait observer une distance entre amies et surtout porter un cache-nez et se laver constamment les mains. Cela a été vraiment un combat.

Il nous a fallu les sensibiliser à adopter toutes ces mesures barrières.



Avez-vous enregistré des pensionnaires infectées par la Covid-19 ?



Non ! Nous n’avons pas enregistré de cas de personnes testées positives au sein de la structure.



A quelles autres difficultés étiez-vous confronté pendant la crise sanitaire ?



Le confinement du Grand Abidjan nous avait bloqués dans nos activités. Les frontières étant fermées, en tant que centre de transit, il nous était impossible d’aller à la recherche des familles afin de renouer le contact avec leurs enfants.

Alors qu’après avoir accueilli ces enfants, nous devons réussir leur insertion dans leurs familles respectives. La recherche des familles était quasiment impossible avec le confinement. Par conséquent des pensionnaires originaires des pays tels que le Nigeria, le Sénégal, le Togo, le Bénin ont fini par perdre patience.

Toutes étaient pressées de retourner chez elles. Mais, grâce à la sensibilisation et à la prise en charge, elles ont fini par s’accommoder.



Parmi vos pensionnaires, y a-t-il des filles qui sont doublement vulnérables ?



La prise en charge d’une fille abandonnée est déjà délicate voire complexe. Notamment lorsque cette pensionnaire est enceinte, séropositive ou victime de violences basées sur le genre. Quand une fille porte une grossesse, il faut commencer par la prise en charge psychologique.

La plupart de nos pensionnaires viennent le plus souvent avec des grossesses non désirées. Les auteurs refusent d’en assumer la paternité. Pour une meilleure prise en charge, il faut pouvoir gérer les frustrations des victimes, les amener à avoir confiance en elles-mêmes et accepter, au moins, leur grossesse.



Pouvez-vous nous parler d’un cas complexe ?



Je me rappelle encore l’histoire de la petite Rama, par exemple. Cette fille est arrivée en pleurs au Centre, en voulant cacher sa grossesse. Après une série d’entretiens, nous avons découvert qu’elle entretenait ce mystère tout simplement parce qu’elle ne connaissait pas l’auteur de sa grossesse. Ce sont des choses qui sont difficiles du point de vue de la prise en charge psychologique, sociale et médicale.

A ce niveau, il faut pouvoir faire la consultation prénatale, le suivi de la grossesse, respecter les rendez-vous, faire les examens échographiques jusqu’à l’accouchement. Ce n’est pas vraiment aisé ! Non seulement cela demande beaucoup d’assistance, en termes de temps accordé à ces filles-là, mais aussi les amener à reprendre goût à la vie. Le plus souvent, elles n’ont plus d’espoir. Elles sont rejetées parce qu’elles ont pris une grossesse. Les causes des grossesses sont multiples ; celles consécutives à un viol sont les plus récurrentes.

Nash : « En plus de la Covid-19, elles sont exposées aux prédateurs »


Nash, de son vrai nom Natacha Flora Sonhoué, a entamé une campagne de sensibilisation à la Covid-19 dans l’univers des enfants de la rue, notamment chez les filles-mères. Et cela, sous la double casquette de nouvelle ambassadrice de l’Unicef et présidente d’une l’Ong œuvrant en faveur des enfants vulnérables.



Ces actions de proximité ont permis à la « Go cracra du djassa » de mesurer l’impact de cette pandémie sur les enfants vulnérables, surtout les filles-mères.

 « En pleine crise de Covid-19, quand on allait les sensibiliser, ils n’avaient pas de cache-nez. Les enfants de la rue sont donc exposés à la maladie. Ils n’observent pas la distanciation sociale d’un mètre et ne possèdent pas de dispositifs de lavage des mains. La vie est précaire dans la rue », s’est désolée l’artiste.

En plus de la Covid-19, les enfants de la rue sont exposés à d’autres réalités plus préoccupantes, à en croire la nouvelle ambassadrice de l’Unicef. Bien plus, selon elle, ces réalités ont pour noms : drogue, banditisme, insécurité, violences sexuelles, fait-elle remarquer.

Tout en n’occultant pas les effets des intempéries (pluies) auxquelles sont exposés ces êtres fragiles sans logis. L’artiste estime que la faim est une autre source de préoccupation de cette frange importante de la population, surtout en cette période de crise sanitaire.« Ils sont obligés de se débrouiller pour avoir le ‘’graya’’, (entendez par là leur pitance quotidienne) », a-t-elle indiqué en langage nouchi.

« Ces enfants vulnérables et sans domicile étaient victimes de rafles pendant le couvre-feu instauré pour raison de Covid-19 », a-t-elle rappelé. « On nous frappait souvent », ont confié certains d’entre eux à l’ambassadrice de l’Unicef.

De toutes les difficultés rencontrées par les enfants de la rue, celle qui aura le plus marqué l’artiste du ghetto, c’est sûrement le calvaire vécu par les filles-mères sans logis d’un quartier populeux d’Abidjan. « Leur témoignage fait tellement pitié ! Elles dorment à la belle étoile dans un complexe de la place. Ces adolescentes sont devenues précocement mères, malgré elles, suite à des abus sexuels que leur font subir des hommes », a-t-elle décrié, visiblement peinée.

A travers leurs témoignages, l’artiste dit avoir décelé « un cri de détresse ». « Personne ne nous écoute ; on a vraiment besoin de votre aide. La propriétaire du site verse de l’eau chaude sur nous ; histoire de nous obliger à quitter les lieux. Pourtant, très souvent, elle nous soutire de l’argent sous prétexte que nous squattons son espace... Aidez-nous ; on a besoin de votre aide », a témoigné une fille-mère, désespérée, avant de fondre en larmes.

Ces différents témoignages sonnent comme une invite à l’artiste Nash à davantage de détermination à secourir ces personnes vulnérables. « Si je le pouvais, je les aurais sorties de là », affirme-t-elle ; impuissante hélas.

Les souffrances des enfants de la rue ne sont pourtant pas un phénomène nouveau pour Nash. Et cela, pour avoir entretenu une relation de proximité avec cette catégorie de personnes par le truchement de son frère aîné. « Je n’ai jamais été enfant de la rue. Je suis d’une famille modeste et j’ai vécu dans un quartier défavorisé », a précisé Nash. « Mais je sais plus ou moins la réalité de la rue », a confié la native de Guitrozon, localité située à l’ouest de la Côte d’Ivoire.


Isabelle Somian




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