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Internationale

Côte d’Ivoire : à Ziglo, « Maman Jo » rassemble les femmes pour prévenir les conflits des hommes

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Josiane Doukpe Nahi et des femmes du village préparent un repas commun à Ziglo, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire.

Dans l’ouest ivoirien, une cohabitation sous tension (2/5). Une association féminine veut désamorcer les tensions liées à la terre dans ce village qui compte cinq communautés.

La nuit est tombée depuis quelques heures mais il fait toujours aussi chaud sous l’apatam. A l’intérieur de cet édifice fait de bois légers et de végétaux, les femmes prennent place sur les chaises en plastique disposées en cercle. Elles s’installent par petits groupes et s’observent du coin de l’œil. Ici les Burkinabées, là les Guéré, plus loin les Tagbana, assises entre les Mossi et les Baoulé. Une Côte d’Ivoire en miniature, exclusivement féminine, venue écouter Josiane Doukpe Nahi, que tout le monde ici appelle « Maman Jo ».

« Mes sœurs, mes filles, mes mamans, mes tantes, mes nièces : l’heure est grave, annonce la maîtresse de cérémonie d’une voix légèrement tremblante. Il faut que la paix règne entre nous, c’est crucial. L’élection approche et les hommes vont se chamailler pour les terres. » Une fois traduites dans les différentes langues, les paroles de Maman Jo provoquent les mêmes cris d’enthousiasme auprès de chaque communauté. On se prend dans les bras et on danse ensemble, comme si on se connaissait bien. A Ziglo, Josiane Doukpe Nahi en est convaincue, la paix passe par les femmes.


Dans ce petit village de la région du Cavally, nichée dans le grand ouest forestier à quelques dizaines de kilomètres du Liberia, vivent près de 1 500 habitants, de cinq communautés différentes. Chacune a son quartier, ses chemins, ses codes et ses habitudes. On se parle peu. Les lieux de vie sont rares et ceux où l’on se croise encore moins nombreux. Il y a l’école, la pompe à eau, mais surtout le bar, situé au bout de la route goudronnée qui traverse le village. C’est souvent là que les disputes et les bagarres éclatent entre les hommes, avec à chaque fois la même raison : un conflit foncier entre communautés.

Flambée xénophobe

Car dans ce coin de la Côte d’Ivoire, il n’y a pas de cadastre, explique Maman Jo, dont le grand-père a prêté des terres « il y a longtemps » à un « étranger » d’une autre communauté que la sienne, contre la promesse du « partage de la production et quelques bouteilles d’alcool », explique-t-elle. Dans le pays, seules 4 % des terres rurales font l’objet de titres fonciers ; le reste repose sur la tradition coutumière et la mémoire des anciens. Des arrangements qui sont la source de tensions. Surtout dans un village comme Ziglo, où règnent les rumeurs et l’ennui. « Ces histoires de terre rendent fous les hommes, ils en parlent tout le temps, et nous les femmes on subit ça, glisse Adjoua*, une voisine baoulé de Maman Jo. Un jour tu ris avec ton voisin, le lendemain il peut venir avec ses gens pour te chasser d’ici. »Adjoua a encore en mémoire les événements d’octobre 2017. Cette année-là, à 50 km de Ziglo, des affrontements ont éclaté dans la forêt de Goin-Débé entre de jeunes Guéré et des Baoulé, causant la mort de sept d’entre eux. Une fois de plus, c’est la question du contrôle des terres qui avait semé la discorde. A Ziglo, personne n’avait de lien avec les parties prenantes du conflit. Pourtant, cette lointaine querelle a rejailli sur le village. « Les jeunes Guéré avec qui nous cohabitions sont venus brûler nos maisons et nous ont chassés », explique Adjoua, qui a dû fuir en catastrophe, avec son mari, leurs enfants et des dizaines d’autres membres de la communauté. Selon la jeune femme, aucun officiel n’est venu s’excuser de la flambée xénophobe. « Mais Maman Jo est passée, nous nous sommes expliquées et j’ai pu raisonner mon mari, qui parlait de revanche », raconte-t-elle.


Heureusement, il existe un autre lieu de vie essentiel à Ziglo : c’est l’apatam, cette terrasse couverte typique de l’Afrique de l’Ouest. Il a été construit par les femmes de toutes les communautés sous la supervision de Josiane Noukpe Nahi, dont l’autre surnom, « Tchinmouengnan », signifie en guéré, sa langue natale, « loin de moi la colère ». Véritable arche des communautés, l’apatam est devenu le quartier général d’Adézéa, l’association qu’elle a créée pour réunir les femmes du village et des alentours. « C’est ici que les femmes meurtries par toutes ces disputes, violées, veuves, déplacées, viennent discuter avec moi et entre elles, sans aucun tabou », explique celle qui convoque des « parlements de femmes » à fréquence irrégulière, depuis 2017, pour que les choses soient « dites et réglées ».

Une unité fragile

Cette « passion pour la paix » n’a pas toujours habité Maman Jo. Née à Abidjan de parents originaires de la région, cette femme de 46 ans est aujourd’hui veuve, mère de quatre enfants, grand-mère de deux petits-enfants. Militante du Front populaire ivoirien (FPI, le parti de Laurent Gbagbo) « depuis [sa] naissance », elle n’a jamais autant pleuré que le jour où, depuis San Pedro où elle s’était cachée, elle a appris à la radio l’arrestation de l’ancien président, le 11 avril 2011. Une fois la crise post-électorale passée, elle vient à Ziglo pour constater les dégâts. Le bilan est lourd : sept morts, dont sa grand-mère, « tuée chez elle par un enfant burkinabé du village qu’elle connaissait », raconte-t-elle : « J’avais beaucoup de choses sur le cœur à ce moment-là, ça me rendait folle que tout le village connaisse les coupables mais que personne ne fasse rien. » Quand la colère s’est dissipée, elle a pardonné, se choisissant une nouvelle mission : réunir les femmes pour faire barrage aux conflits.


A Ziglo, pendant la journée, les hommes travaillent dans les forêts, tandis que les femmes se retrouvent ensemble aux champs. « Les activités de maraîchage sont très physiques, les femmes n’ont pas d’autre choix que de s’entraider », explique Maman Jo. Avec les petits moyens de l’association, elle a fait venir d’Abidjan des brouettes, des bottes, des machettes et des pulvérisateurs. « Grâce à ces outils, elle veut nous rendre indispensables les unes aux autres, explique Adjoua. On va se les prêter et augmenter notre production ensemble. La prochaine étape est d’acheter un champ et d’y travailler collectivement. »

Maman Jo veut aller vite, car elle sait que l’unité du village est fragile. Preuve de ce vivre-ensemble encore imparfait et précaire, elle-même doit lutter contre ses propres démons. Ce matin-là, avant de prononcer son discours sous l’apatam, elle explique sans ciller qu’il lui revient, en tant qu’« autochtone », de diriger les affaires du village. « Nous sommes ici chez nous, ils sont nos visiteurs et ils doivent connaître leur place », expose-t-elle doctement. Puis, sans transition, reprenant son bâton de pèlerin, elle demande aux femmes de s’aimer, « car c’est notre seul moyen d’empêcher les hommes de faire leurs bêtises prévues en 2020 ».

* Le prénom a été changé.

Yassin Ciyow.



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