Victoria Bateman, à poil à gratter
liberation.fr - Publié le: 22-03-2019 - Mise-à-jour le: 22-03-2019 - Auteur: Sonia Delesalle-Stolper
Victoria Bateman, à poil à gratter
Photo Manuel Vazquez pour Libération
Habituée des déshabillés politiques, cette brillante économiste enseignante à Cambridge pose nue contre le Brexit.
 
La première fois qu'on l'a vue, elle était nue. Sur sa poitrine et son ventre, elle avait tracé quatre mots au feutre noir : «Brexit leaves Britain naked», «le Brexit laisse le Royaume-Uni nu». En face d'elle, le journaliste vétéran John Humphrys était, une fois n'est pas coutume, à court de mots. C'était à l'aube, dans un studio radio de la BBC, et Victoria Bateman venait de faire glisser de ses épaules le manteau sous lequel elle était arrivée dénudée. De sa petite voix pointue, la docteure en économie et enseignante à Cambridge suggérait un débat dénudé sur le Brexit avec le député conservateur Jacob Rees-Mogg, fervent partisan de la sortie de l'Union européenne et impossible à imaginer nu. Il n'a pas relevé le gant. La deuxième fois, à la Tate Gallery, elle était habillée, col roulé, manteau sage et mains gantées de cuir rouge. Teint pâle, longue tresse enroulée sur la tête, elle a des manières délicates, un petit air de Mary Poppins, un peu aussi celui des portraits féminins de Gwen John, une artiste galloise du début du XXe siècle qu'elle aime. Les dizaines de femmes qu'elle a peintes arborent toutes un air grave, presque triste. Habillées ou dénudées, elles tiennent souvent à la main un livre, comme si la peintre avait voulu réconcilier le corps et l'esprit de ces femmes avant de les figer sur ses toiles.
Il y a en Victoria Bateman une gravité et un contrôle de soi qui ne la quittent jamais. Elle n'a pas la nudité légère, n'a rien d'une exhibitionniste et ne s'identifie pas du tout au mouvement radical des Femen. Son féminisme est une évidence, pas une bataille. Elle vit sa nudité comme un geste artistique, un complément à sa carrière académique brillante. «Parfois, les mots ne suffisent pas», dit-elle. Elle sort pourtant ces jours-ci un nouveau livre, The Sex Factor, où elle questionne le rôle de la femme dans le développement économique de l'Occident. Sa première incursion dénudée date de 2014 et n'a rien à voir avec le Brexit. Elle commande au peintre Anthony Connolly un tableau d'elle, nue, pour une exposition de tableaux de personnalités. Elle est la seule à poser dans le plus simple appareil. «Ce sont rarement les femmes peintes qui décident de ce à quoi le tableau ressemblera. Là, j'ai tout choisi.» Elle tient à montrer qu'un «corps de femme n'a pas à évoquer seulement le sexe ou la maternité».
Ses messages ne sont pas tous liés au Brexit, parfois elle inscrit aussi sur ses seins «Mon corps, mon choix». Pas «uniquement en rapport avec le droit à l'avortement, ça concerne aussi la prostitution», dont elle soutient la légalisation, ou «le choix de s'exposer ou pas, d'enfanter, ou pas». Ce dernier choix, à 39 ans et mariée depuis quatorze ans à un économiste dans la finance, elle ne l'a pas encore fait.
Dans sa famille, certains se disent gênés par sa nudité. «Tu as tellement bien réussi avec ton cerveau, pourquoi tu t'exposes ? Tu vas perdre tout le respect que tu suscitais», lui dit-on. Elle secoue la tête. «Je refuse ça, c'est exactement ce que je remets en question par mes actions.» Si sa nudité interpelle, sa gravité empêche la distraction, et elle déroule, imperturbable, ses messages. Sa consour universitaire Ruth Scurr salue ses «vues toujours issues d'un raisonnement très réfléchi. Victoria est une farouche féministe qui a décidé d'utiliser la nudité pour attirer l'attention sur ses arguments économiques et sociaux». Parfois, Victoria Bateman semble sortie d'un conte de fées. Lorsqu'elle attaque le Brexit, elle cite le récit d'Andersen, les Habits neufs de l'empereur, où le vaniteux monarque finit nu, convaincu d'être vêtu d'un magnifique costume qu'il ne voit pas. «Le Royaume-Uni a plein de problèmes, mais l'Union européenne n'en est certainement pas responsable, et le Brexit n'en apportera pas les solutions.» E lle ne veut pas dire pour qui elle vote, mais ne croit ni au communisme ni au marché parfait.
Pas naturiste pour un sou, elle ne se déshabille pas en public tous les jours, «jamais lorsque je donne des cours», choisit ses moments avec soin. En juillet 2016, elle débarque nue dans un séminaire d'économistes. Quelques mois plus tard, elle donne une conférence à l'Office national des statistiques, quelques billets de banque collés aux endroits stratégiques.
Elle est née en 1979, «l'année de l'arrivée de Margaret Thatcher au pouvoir et du début de la désindustrialisation du Royaume-Uni». Elle a grandi à Oldham, une banlieue de Manchester qui a voté à plus de 60 % pour le Brexit. Ses grands-parents travaillaient dans l'industrie textile, son père dans celle de l'acier. Après avoir essayé de se lancer à son compte, il perd tout au début des années 90, quand l'économie britannique plonge dans une grave récession. «Mes parents ont bossé très dur, mais j'ai réalisé que quelquefois, aussi dur que vous travaillez dans la vie, ça ne suffit pas. C'est la face dure du capitalisme.» Le couple divorce alors qu'elle a 14 ans. Elle reste avec sa mère et ses deux plus jeunes sours. Leur situation matérielle se dégrade encore. Elle se souvient de l'humiliation des tickets repas gratuits à la cantine scolaire. «Tout le monde voyait qui étaient les plus pauvres des plus pauvres.»Alors elle saute les repas, se réfugie dans les livres. «Mes études étaient le seul moyen de contrôle que j'avais sur ma vie.» «Déjà minuscule, un peu bizarre et bonne élève», elle est une tête de Turc à l'école. Aujourd'hui encore, elle avoue cette inquiétude qui lui vient si elle entend un rire près d'elle. Des trois sours, elle est la seule à avoir suivi des hautes études. Une a quitté l'école à 16 ans, avant de suivre plus tard des cours du soir. La plus jeune est tombée enceinte à 15 ans. «C'est une maman formidable, mais sa vie est très très difficile.»
La troisième fois qu'on l'a rencontrée, elle était d'abord habillée. Puis, dans l'antichambre de sa magnifique demeure dans la campagne du Cambridgeshire, elle a simplement tiré sur la fermeture Eclair et sa robe a glissé à ses pieds. Elle était à nouveau nue. Elle a pausé pour le photographe tout en poursuivant la conversation. Dans son salon gorgé d'ouvres d'art, des globes de verre délicats accueillent des nuées de papillons, comme des bouquets soigneusement figés. «J'aime beaucoup les papillons, ce sont des créatures fascinantes, si délicates et fragiles en apparence, mais aussi remarquablement fortes.» Le photographe suggère une photo les cheveux lâchés. Elle refuse net. «Je n'ai pas coupé mes cheveux depuis vingt et un ans.» Elle explique que libre, sa chevelure traîne sur le sol. Après Andersen, nous voici dans Raiponce, le conte de Grimm. Pourquoi ce refus de couper et de détacher sa chevelure ? «Je ne sais pas, j'ai longtemps porté les cheveux longs pour dissimuler mon visage, et puis j'ai trouvé cette coiffure en couronne, elle me donne de la force.»

1979: naissance.
2009: enseignante à Cambridge University.
2018: donne une conférence nue sur féminisme et économie.
2019: dénonce, nue, «la Vérité nue du Brexit».
 
Rédigé par: Adjo Coffi   le: Vendredi 22 Mars 2019
Lors d'une manifestation du collectif d'opposition "Sauvons le Togo", mardi 28 août 2012 à Lomé, la capitale togolaise, plusieurs manifestantes ont spontanément baissé leur pantalon ou leur jupe devant les forces de l'ordre en guise de provocation. Au grand plaisir de leurs compagnons de cortège, des badauds et des journalistes. Les opposantes togolaises ont ainsi montré leurs fesses et leurs pubis (poilus ou rasés) aux gendarmes. Les Togolaises avaient été appelées par les opposantes du collectif d'opposition "Sauvons le Togo", décidément très remontées, à observer une grève du sexe pendant une semaine. Une initiative qui devait inciter les hommes à se mobiliser davantage dans la lutte contre le président Faure Gnassingbé. Rien, pour le moment, ne permet de savoir si cet appel à "serrer les cuisses" (selon l'expression utilisée par les journalistes locaux) a été suivi. Bref, c'est pour dire que les FEMEN n'ont rien inventé du tout!
Rédigé par: Gloria Girumpatse   le: Vendredi 22 Mars 2019
les Africaines n'ont pas attendu les Femen pour manifester seins nus, en effet. En 2013 par exemple, des commerçantes burundaises l'ont encore prouvé. Dans un marché de Bujumbura, la capitale du Burundi, elles ont manifesté seins nus devant des douaniers et policiers... Les forces de l'ordre s'apprêtaient à saisir des pagnes importés illégalement, rapporte le site les Observateurs. En signe de protestation, les femmes se sont dénudées. «Les douaniers sont venus accompagnés de policiers et ont fait fermer tous les stands du marché, raconte maman Yvette, l'une des vendeuses de pagne. Cette décision nous a terrassées car la vente de pagnes est notre unique moyen de survie. C'est en désespoir de cause que nous avons montré nos poitrines nues, on ne savait sur le moment plus quoi faire pour les dissuader de saisir nos marchandises. On était prêtes à nous déshabiller toutes nues s'il le fallait.»
Rédigé par: Fatou Diagne   le: Vendredi 22 Mars 2019
Les Femen n'ont rien inventé du tout: Manifester les seins nus est une méthode déjà maintes fois utilisée par les Africaines. Un cri de colère peut s'exprimer de différentes manières. Certains préféreront utliser leur plume ou leur voix, d'autres leur corps. Mais tous exprimeront la même chose: un ras-le-bol. Celui de ne pas avoir été sufisamment écouté et compris.Manifester les seins nus n'est pas le propre d'une époque ou d'une région. Les activistes des Femen ne sont pas les premières à manifester seins nus dans les rues. Des Africaines avaient usé de ce mode de protestation bien avant elle. «Avons-nous oublié les manifestations de femmes nues qui ont eu lieu au Nigeria, au Liberia, au Kenya et en Ouganda il y a près d'un siècle?» En 1929, au Nigeria, des femmes noires se rebellèrent en masse "nues" contre l'autorité coloniale. «Dans la majorité des cas, elles l'emportèrent, au moins momentanément. Les autorités coloniales ne pouvaient plus recourir à la manière forte. On ne massacrait pas les femmes, cela aurait fait scandale...». Le 24 septembre 2001, des Gambiennes sont allées plus loin en défilant entièrement nues dans les rues de Brikama, la deuxième plus grande ville du pays. Elles protestaient contre un rituel selon lequel l'opposition organise le «sacrifice» d'un chien pour des raisons électorales. En avril 2012, en Ouganda, les femmes firent preuve de la même pugnacité. 15 activistes ougandaises avaient manifesté en soutiens-gorges pour dénoncer l'arrestation musclée d'une opposante politique très active dans le pays. Parce qu'elles sont indignées, des femmes africaines n'hésitent ni à choquer ni à défier les autorités en exhibant une partie de leur corps. N'est-ce pas l'un des principes-phares des happening organisées par le mouvement des Femen à travers le monde?
Rédigé par: Lago Tape   le: Vendredi 22 Mars 2019
Se dénuder pour ses idées : est-ce encore efficace ? Tandis que la nudité est déjà très présente dans les sociétés occidentales, le corps nu, notamment chez les femmes, est pourtant érigé en arme militante. À tort et à travers ? Depuis la fin des années 2000, les Femen, ces pasionarias ukrainiennes désormais célèbres pour leurs coups d'éclat topless, ont squatté l'actualité dénudée. Avec leur activisme seins nus, elles ont placé le corps des femmes au coeur d'un combat pour leurs droits. Depuis, la manifestation « sans le haut » est devenue un phénomène mondial pour se faire voir et, avec un peu de chance, se faire entendre. Du Brésil à la Chine, en passant par l'Inde, c'est topless que l'on milite pour la liberté d'expression. Du côté des stars aussi, la tendance a trouvé ses adeptes. En mai 2014, c'est la fille de Bruce Willis et Demi Moore qui déambulait dans les rues de New York, seins nus. Son combat : soutenir la liberté des femmes de se montrer ou pas, après que les photos suggestives de Rihanna pour le magazine « Lui » aient été supprimées d'Instagram. Mais à force de s'exposer nue(s), le combat mené risque de s'essouffler voire de perdre son aura. Pourquoi, alors, continuer à se dénuder pour ses idées ? Déjà très présente dans les sociétés occidentales, à des fins pornographiques ou dans les publicités qui exploitent le filon, la nudité n'aurait a priori plus rien de subversif. Mais justement, choisir de se dénuder, c'est aussi une façon de défendre le droit de disposer de son corps à sa guise, de revendiquer une nudité gratuite, pour soi. Le problème, c'est que des combats fort divers sont ainsi menés et ce mélange décrédibilise certaines causes. Lorsque Scout Willis défend la nudité de Rihanna par exemple, son combat semble bien éloigné de la lutte contre le brexit de Victoria Bateman. Pourtant, en filigrane, une même volonté : attirer le regard médiatique et agiter le débat public.Pour se faire entendre, il faut se faire voir. Or le nu, interpelle.