Moins de quarante-huit heures après avoir dévoilé la composition de son dernier (pas du tout nouveau) gouvernement, le chef de l'Etat guinéen s'est envolé pour Davos où il a prit part aux travaux du Forum économique mondial avant de rallier Addis-Abeba pour le sommet de l'Union africaine. Laissant à ses ministres entrants et sortants la responsabilité de régler leur passation de services avec des fortunes diverses. C'est de Davos d'ailleurs qu'Alpha Condé, répondant aux questions de la presse étrangère (toujours elle) a donné les premières explications sur la formation de ce gouvernement, déjà critiqué de toutes parts, notamment et bruyamment au sein du Rpg, le parti présidentiel. De bonne guère.
En acceptant d'accorder des entretiens aux médias internationaux, Alpha Condé a le privilège et l'occasion de s'expliquer (même si rien ne l'y oblige) sur les actes de souveraineté qu'il prend au nom de la Guinée qu'il dirige depuis trois ans. Cette fois-ci actualité oblige, interrogé sur les critiques (sévères) qui ont été réservées au récent remaniement ministériel et la non participation de l'opposition à ce gouvernement, le président guinéen a cru devoir ressortir sa désormais vieille rhétorique pour expliquer l'inexplicable. L'opposition guinéenne, pour Alpha Condé, est composée d'anciens Premiers ministres qui ont plongé la Guinée dans la situation désastreuse dans laquelle elle se trouve aujourd'hui et ne peut donc pas, pour cette raison, faire partie de son gouvernement. Mieux, le président qui dit avoir commis l'erreur de ne pas publier les audits qui détaillent l'implication des anciens ministres du général Lansana Conté dans la gestion catastrophique de la Guinée, promet de rendre public les résultats de ces audits pour que chacun sache qui a fait quoi. Soit! Ce serait sans doute un immense travail de salubrité publique si enfin, ces fameux audits pouvaient sortir de leurs tiroirs. A Conakry, c'est d'abord le capitaine Moussa Dadis Camara, au sommet de sa folie du pouvoir qui en avait voulu faire son fond de commerce, avant de finir sa carrière comme on le sait. Depuis, les Guinéens attendent et espèrent qu'Alpha Condé tiendra parole en montrant enfin à ses compatriotes, le vrai visage des anciens proches collaborateurs de Lansana Conté. Même si, soit.. écrit en passant, un président ça ne menace pas, ça agit.
Le problème, c'est que le chef de l'Etat a oublié d'indiquer à nos confrères de France24 qui ont eu l'honneur de l'interviewer que son propre porte-parole et ministre secrétaire général à la présidence, qui a dévoilé à la télévision la liste des membres du gouvernement, est un pur produit du « contéisme ». Kiri di Bangoura fut, pendant des années un homme de confiance de Lansana Conté, puisqu'il a occupé trois différents ministères (et pas des moindres) sous le très long règne du général-président. Aucun Guinéen n'a souvenance de la moindre protestation de ce jeune ministre, le plus brillant de sa génération (comme il se définit lui-même) sur les méthodes de gestion archaïque du pouvoir de l'époque. Il n'a quitté le navire que lorsqu'il fut renvoyé alors qu'il pouvait démissionner et dénoncer les errements du régime. Il serait d'ailleurs très intéressant de jeter un coup d'oil sur les audits effectués au ministère de l'Administration du territoire où celui qui gère aujourd'hui Sekhoutoureyah a commencé sa carrière administrative et où il a écrit les plus belles pages de sa vie (de commis de l'Etat), sans pour le moment les publier sous une forme romanesque avec un titre qui pourrait être « ma contribution à la pérennisation du système et de la dictature de Conté ». Des milliards jetés par la fenêtre (et récupérer par des hauts cadres corrompus) pour organiser des farces électorales dont les résultats étaient connus d'avance. Car le tandem que Kiri di Bangoura a formé avec Moussa Solano (qui a eu le mérite d'être constant dans ses convictions politiques) a été le plus dévastateur jamais mis en place, pour l'opposition guinéenne, le Rpg d'Alpha Condé en tête. C'est sous sa houlette que les élections les plus frauduleuses et les plus bâclées de l'histoire de la Guinée post Sékou Touré ont été imaginées et organisées. D'abord comme chef de cabinet du département, puis secrétaire général et enfin, suprême récompense pour le travail accompli, ministre avec tous les pouvoirs. Kiri di Bangoura n'hésitait pas de confier à ses visiteurs (pour que cela se sache) chaque fois que Conté faisait grader ses propres militaires : « le président pense également à moi, en me nommant à un poste plus élevé au ministère de l'Administration du territoire ». Les calamiteuses consultations électorales des années 2000, le référendum qui a modifié la Constitution pour faire de Lansana Conté un président à vie (la fameuse Kudaicratie), dans un déni de démocratie suicidaire, les honteuses législatives du 30 juin 2002, les malheureuses communales qui ont suivi la présidentielle inique de 2003 où le Général guinéen se présenta contre lui-même, l'opposition ayant préféré boycotter le scrutin. font partie des chefs-d'ouvre (pas littéraires hélas) de ce grand théoricien, partisan de la suprématie des ethnies, pardon d'une certaine ethnie. C'est le même qui affichait devant des journalistes médusés, réunis au domicile de l'écrivain-journaliste Biram Sacko, sa fierté de voir Kaporo-Rails rasé pour expliquer le calme qui régnait à Conakry après les présidentielles de 1998 et l'arrestation d'Alpha Condé ! Calme qui lui permettait à lui « Monsieur le chef de cabinet » de se promener nuitamment dans Conakry sans garde du corps, aimait-il à préciser. Malheureusement, il n'est pas sûr que la publication des audits explique aux Guinéens les dessous du mémorable discours de Moussa Solano en septembre 2000, aux premières heures des attaques rebelles aux frontières sud de la Guinée dans lequel le nom d'Alpha Condé fut nommément cité (comme étant l'instigateur et l'organisateur) alors qu'il croupissait déjà à la Maison centrale de Conakry. Mais pour Alpha Condé, ceux qui ont pu profité du système Conté pour s'opposer à lui aujourd'hui, sont plus dangereux que ceux qui ont maintenu le même système durant des années, bafouant toutes les aspirations des Guinéens, refusant au prix du sang d'innombrables innocents, toute alternance du pouvoir. Et qui, comme par enchantement. changent de camp au gré du vent, pardon des intérêts personnels.
Et ce n'est pas tout. Ce qui est terriblement contradictoire dans la démarche d'Alpha Condé, c'est que depuis son accession à la magistrature suprême, l'ancien opposant historique multiplie les largesses en direction, non pas de ceux qui l'ont aidé à accéder au pouvoir, ont lutté à ses côtés, l'ont souventefois protégé et mis à l'abri (à l'ambassade du Sénégal notamment) mais bien en direction des anciens dignitaires du régime défunt. Fodé Bangoura, qu'on appelait président-bis, Ahmed Tidiane Souaré (ancien Premier ministre), Alpha Ibrahima Keira, beau-frère et plusieurs fois ministre de Conté (la grogne syndicale avait un temps réussi à le mettre à l'ecart), El-Hadj Thierno Cellou Dalein Diallo (ex-directeur de campagne, ministre puis ambassadeur du Général à Rome) et bien d'autres proches de Conté ont arpenté les couloirs de la présidence guinéenne, occupant des postes de premiers plans, avec la bénédiction d'Alpha Condé. Et que dire de François Lonseny Fall (lui aussi ambassadeur, ministre puis Premier ministre) mais aussi et surtout de Kerfalla Yansané (qualifié de meilleur ministre de l'ère Alpha) qui fut gouverneur de la Banque Centrale sous Conté, ministre des Finances lors de la Transition des militaires, dont la gestion est durement critiquée à longueur d'interventions par le numéro un guinéen pour avoir crevé le plafond de l'endettement du trésor public. Bien évidemment le plus heureux et le plus emblématique de tous ces anciens dignitaires n'est autre que Mamadou Sylla, l'ex-président du patronat, l'ami parmi les amis, fidèles parmi les fidèles du général Lansana Conté, aujourd'hui député élu avec sa famille sur la liste (sacrilège) du Rassemblement du peuple de Guinée. Tout le monde a pourtant en mémoire que l'ex chef de l'Etat guinéen est allé lui-même sortir de prison l'homme d'affaires incarcéré par Fodé Bangoura (oui le même !) pour une sombre affaire de détournements de dizaines de millions de dollars des caisses de la Banque centrale. Cette libération avait d'ailleurs fini par radicaliser le mouvement syndical guinéen ainsi que la classe politique dans son entièreté, en déclenchant les sanglantes émeutes de 2007. avec plus de deux cents tués! Ce que Conté avait osé faire pour Sylla, il l'avait refusé pendant deux ans et demi pour Alpha Condé, emprisonné dans la même prison. Il a tout simplement dû se retourner dans sa tombe, le Général-paysan, quand ses anges gardiens lui ont apporté la liste des élus du Rpg lors des dernières législatives. Le monde à l'envers.
Le plus surprenant chez le président guinéen, c'est sa capacité phénoménale à vouloir totalement et complètement dédouaner Lansana Conté de tous les crimes économiques, politiques et sociaux de la Guinée pour en faire porter le chapeau à d'autres. Voudrait-il que Docteur Mohamed Diané et autre Alhassane Condé (un autre ex-ministre du défunt régime) soient comptables de son propre bilan demain ? Pas si certain. Car, si Alpha Condé était naturellement opposé au régime Conté hier, il est dans la logique et le bien de la démocratie, qu'une fois qu'il accède au pouvoir, ceux qu'il combattait hier deviennent automatiquement ses adversaires. politiques. Pour éviter de retomber dans la pensée unique, le parti unique et tous ses corollaires. En France ou aux Etats-Unis, lorsque les Socialistes ou les Démocrates arrivent à la Maison Blanche ou à l'Elysée, les Républicains et la Droite retournent dans l'opposition. Ce n'est pas au Prof. Alpha Condé qu'il faut apprendre cela. Ce qui serait gênant, c'est de voir Jean-Marie Doré et les opposants d'hier se retourner contre leur compagnon de lutte, comme malheureusement c'est le cas ! A la prochaine interview, le président guinéen peut simplement se contenter de faire savoir que c'est lui qui avait gagné les élections de 2010 (en rappelant si besoin en est que son challenger, l'ancien Premier ministre de Conté, avait reconnu sa défaite), et qu'à ce titre, en tant que chef de l'Etat d'un régime présidentiel, il a toute latitude de former son gouvernement comme il l'entend. Sans rentrer dans des contradictions inextricables. Quitte à frustrer et mécontenter sa propre base.
Aladji Cellou